LENNY KRAVITZ – FIVE (1998)

Il existe un paradoxe Lenny Kravitz. Moins il pompe sa musique sur les années 60 et 70, plus les critiques lui reprochent de manquer d’authenticité. Ceci est particulièrement vrai en ce qui concerne l’album « Five ».
Comme son nom l’indique, il s’agit du cinquième de Lenny Kravitz. Il a été publié le 12 mai 1998.
A sa sortie, les critiques ont été plutôt mauvaises (mais elles l’avaient déjà été pour l’album précédent : « Circus »). Cela n’a pas empêché le disque d’être un succès mondial, flirtant avec les 10 millions d’exemplaires vendus et se maintenant durant deux années dans le top 100.

Que lui reprochait la critique ? Rien de très surprenant : Greg Kot, du magazine Rolling Stone, qui a accordé à cet album la note de 2 sur 5, évoque les multiples emprunts de Kravitz, particulièrement à Stevie Wonder, James Brown et Jimi Hendrix. Il reproche aussi des paroles par toujours très fines et qui manquent cruellement d’humour ou de second degré (l’exemple qu’il cite à ce propos est celui de la chanson « Can We Find a Reason », dont le thème est la sauvegarde de la planète).

Concernant les paroles, je dois admettre qu’il ne s’agit pas du point de fort de Lenny Kravitz. La plupart de ses chansons parlent des relations sentimentales (« Let Love Rule », « My Precious Love », « Stand by My Woman », « Come On and Love Me », « Is There Any Love in Your Heart? », « Can’t Get You Off My Mind », « I Belong to You », etc). Ou alors elles parlent de Dieu (« Believe », « The Resurrection », etc.). Ou bien encore elles parlent du rock’n’roll (« Minister of Rock’n’roll », »Rock and Roll Is Dead », etc.)

Voici un extrait des paroles de « Believe » (au demeurant une très belle chanson de l’album « Are You Gonna Go My Way ») qui montre à quel point Lenny Kravitz sait être parfaitement explicite dans ses point de vues et qui permet de comprendre pourquoi il agace parfois ceux qui font l’effort de s’intéressee à ses textes :

The Son of God is in your face
Offering us eternal grace
If you want it you’ve got to believe
‘Cause being free is just a state of mind

We’ll one day leave this all behind
Just put your faith in God
And one day you’ll see it
If you want it you got it

Autre extrait, cette fois-ci d’une « chanson d’amour », il s’agit de « Little Girl’s Eyes », sur l’album « Five » (on notera leur originalité et leur profondeur) :

All I have
And all I do
Cannot compare
To the love of you

You make me feel alive
You are my highest high
All I can do is smile
When I look in my little girl’s eyes

When I look in my little girl’s eyes (X4)
You’re my star
And when I’m far
You’re not alone

‘Cause your heart’s my home
You are my biggest prize
So beautiful and so wise
I can see the woman from within my child

Enfin, je ne résiste pas au plaisir de faire découvrir les paroles de « Fly away » (cette fois-ci in extenso), un bon exemple de paroles ultra naïves et ultra répétitives (si on enlève les « I want to get away » et les « Yeah », il doit rester une quinzaine de vers) :

I wish that I could fly
Into the sky
So very high
Just like a dragonfly

I’d fly above the trees
Over the seas in all degrees
To anywhere I please

Oh I want to get away
I want to fly away
Yeah yeah yeah

I want to get away
I want to fly away
Yeah yeah yeah

Let’s go and see the stars
The milky way or even Mars
Where it could just be ours

Let’s fade into the sun
Let your spirit fly
Where we are one
Just for a little fun
Oh oh oh yeah!

I want to get away
I want to fly away
Yeah yeah yeah

I want to get away
I want to fly away
Yeah yeah yeah

I got to get away
Feel I got to get away
Oh oh oh yeah

I want to get away
I want to fly away
Yeah, yeah, yeah (oh yeah)

I want to get away
I want to fly away
Yeah with you yeah yeah
I got to get away

I want to get away
I want to get away
I want to get away
I want to get away, yeah

I want to get away
I want to fly away
Yeah with you yeah yeah
I got to get away

I want to get away
I want to get away
I want to get away
I want to get away (yeah)

I want to get away
I want to fly away
Yeah with you yeah yeah
Yeah yeah yeah yeah yeah

Bon, pas besoin de multiplier les exemples, tout le monde l’aura compris, ce n’est pas pour ses paroles qu’on apprécie Lenny Kravitz. En digne héritier du rock originel, c’est moins le message qui compte que la manière de le transmettre. Après tout, les chansons des Beatles, au moins jusqu’en 1965, n’étaient pas d’une portée bien supérieure même si eux, au moins, ne nous emmerdaient pas avec leurs bondieuseries.

Stephen Thomas Erlewine, du site All Music, qui a attribué au disque la médiocre note de 2,5 sur 5, voit dans cet album une tentative de rebondir après l’échec de l’album précédent, « Circus », qui était plombé par un côté retro envahissant. Sur « Five », selon lui, Kravitz tente de donner à sa nouvelle œuvre une coloration plus moderne par l’ajout de nombreuses sonorités électroniques, mais sans avoir vraiment compris l’esprit du son des années 90 (« yet it sounds like Kravitz read about the idea of electronica without actually listening to any music »). Pour ce critique, les pastiches de Sly Stone, Hendrix, Lennon ou Prince deviennent pénibles et toute la fin de l’album manque cruellement d’inspiration mélodique. Il conclut en constatant que depuis « Circus » on ne retrouve plus la finesse mélodique et l’énergie des trois premiers albums.

Une partie du matériel utilisé par Lenny Kravitz pour donner à ses albums (surtout ceux des années 1993-1995) le « vrai » son des années 70

 

Comme mon avis est sensiblement différent de celui de ces deux critiques, je vais essayer de défendre cet album et d’expliquer pourquoi je le considère comme l’un des meilleurs qu’ait publié Kravitz au cours de sa carrière (laquelle compte déjà, à la date ou j’écris cette chronique, 10 albums)

Je pense, au contraire de M. Erlewine, qu’avec « Five » Lenny Kravitz a pour la première fois réussi à digérer totalement ses influences et à produire sa musique la plus personnelle.
Je ne prétends pas que les albums précédents étaient mauvais ni qu’ils manquaient de personnalité, mais le poids des influences musicales était parfois un peu lourd et l’on ne pouvait s’empêcher, en entendant certaines chansons, de se faire la remarque : « Tiens, cette fois il a essayé de faire du Lou Reed » ou « Cette intro, il l’a piquée à Led Zeppelin » (je pense ici respectivement aux chansons « Mr Cab Driver » et « Believe » qui sont des exemples particulièrement caricaturaux de ce genre d’emprunts). Sur « Five », il arrive bien sûr qu’on repère aussi des influences, mais elles sautent un peu moins aux oreilles.
L’album est également le plus varié de toute la carrière de Lenny Kravitz, puisque tout en poursuivant son exploration / hommage des différents courants du rock et de la soul des années 70, il introduit des sonorités modernes et livre quelques chansons au style résolument années 90.

 

Ce n’est toutefois pas le cas des deux premières chansons du disque, qui lorgnent toutes les deux sur le funk du début de années 70 façon James Brown ou Sly and the Family Stone. Grosse rythmique, section cuivre tonique, choristes… Si le premier des deux morceaux, intitulé « Live », emporte l’adhésion par son tempo enlevé, le second est trop dans la redite du premier, tout en étant un peu répétitif par lui-même.
Suivent les trois titres les plus « modernes » du disque, ceux qui utilisent le plus de synthétiseur, de samples et de boucles : « I Belong to You », « Black Velveteen » et « If You Can’t Say No ». Bizarrement, Stephen Thomas Erlewine semble reprocher à Kravitz d’avoir utilisé en guise de samples des sons qu’il avait lui-même créé plutôt que d’aller piller les autres artistes, comme si cela rendait ses samples moins authentiques! Il lui reproche aussi des synthétiseurs « anémiques » (c’est le terme qu’il emploie), ce qui paraît étrange dans la mesure où il ne s’agissait pas, pour Kravitz, d’essayer de faire du Kraftwerk. On reproche bien plus souvent aux artistes de rock d’utiliser trop de synthé que pas assez. Mais passons. Ces trois titres aux sonorités électroniques bénéficient de mélodies soignées et entraînantes. Tous les trois ont eu les honneurs d’une sortie en single. Sur « Black Velveteen », Kravitz réussit à donner une impression retro, un air vaguement glam rock avec sa rythmique et son phrasé à la T. Rex, tout en utilisant des sons contemporains.
« Thinking of you », le morceau suivant est, à mon sens, d’un niveau un peu plus faible, ce qui n’a pas empêché d’un faire un autre single. (En tout, six chansons de cet albums ont été publiées en single.) En fait, cette chanson n’est pas foncièrement mauvaise mais elle manque d’originalité et, surtout, elle est trop longue.
« Take time », le morceau suivant, fait dans le classicisme kravitzien le plus absolu. Un morceau lourd, lent et sombre, un peu dans la veine de « All I ever wanted », sur le econd album, ou de « The Resurrection », sur l’album « Circus ». Sur « Take time » l’utilisation du synthétiseur est parfaitement réussie en ce sens qu’on l’oublie totalement. L’instrument est ici totalement au service de la chanson ; pas l’inverse.
« Fly away » est loin d’être une de mes chansons préférées sur ce disque mais c’est l’une de celles qui ont eu le plus de succès, ce qui prouve que les mélodies faciles et répétitives et le manque d’originalité sont souvent payant. Également sortie en single, elle a valu à Kravitz son premier Grammy Award de Meilleure performance rock masculine de l’année, une récompense que deux chansons de ce disque ont décrochées et que Kravitz a remporté quatre années consécutives, ce qui constitue un record inégalé.
Ce qui me surprend, c’est que la chanson suivante, « It’s Your Life », méritait beaucoup plus une récompense pour sa partie vocale, autrement plus ambitieuse. Sa mélodie est également de toute beauté et son rythme extrêmement entraînant. Ce n’est peut-être pas l’un des morceaux les plus originaux du disque mais c’est encore une fois un morceau typiquement kravitzien dans lequel aucune influence particulière n’est décelable. Un des meilleurs passages du disque. On écoute :

Les quatre derniers morceaux alternent le médiocre (« Straight Cold Player » et « You’re My Flavor ») et le grandiose (« Little Girl’s Eyes » et « Can We Find a Reason ? ») Si « Straight Cold Player » est carrément pénible, « You’re My Flavor » est juste une bluette anodine. Les deux autres sont de vrais morceaux de bravoure. Kravitz y délivre de magnifiques performances vocales (que certains ont peut-être trouvées un peu trop influencées par le John Lennon époque « cri primal ») sur des mélodies riches et des arrangements très soignés. « Little Girl’s Eyes » utilise beaucoup de synthétiseur dans sa longue partie finale qui est un passage hyper planant. Sur « Can We Find a Reason ? » le son d’orgue, la guitare très réverbérée (de l’excellent Craig Ross) et les nappes de synthétiseur ne sont pas sans rappeler le Pink Floyd période « Obscured by clouds » ou « Dark side of the moon ».

Criag Ross, guitariste soliste et co-auteur de nombreuses chansons depuis 1993 (bien que sur l’album « Five » il n’ait co-signé que le titre « Live »)

Comme sur chaque album de Kravitz, on trouve un peu de déchet sur ce disque. Curieusement, les meilleurs chansons sont toutes celles qui portent les numéros impairs (plus « Black Velveteen », qui est la quatrième). Le bilan global reste très positif dans la mesure où le disque totalise huit chansons excellentes sur une durée de plus de 66 minutes.
Sur les albums suivants, la volonté de coller à l’époque par l’utilisation de synthétiseur et d’emprunts à la techno ou au rap s’est poursuivie sans s’accroître. Les albums « Lenny » et « Baptism » restent d’un bon niveau (surtout le premier) quoique parfois assez redondants. En revanche, avec « It Is Time for a Love Revolution » (2008), Kravitz publie sont plus mauvais album depuis le début de sa carrière. Un disque sans inspiration et sans originalité.
« Black And White America », en 2011, marque un certain sursaut. Sans atteindre la qualité des cinq ou six premiers albums, il comporte au moins une demi douzaine de bonnes chansons. Mais ceux qui en ont alors déduit que l’album précédent n’était qu’un accident ont du déchanter avec « Strut », sorti en 2014, un disque encore plus faible que « It Is Time for a Love Revolution ». Depuis 2001 Kravitz prend de plus en plus son temps pour sortir de nouveaux disques : un tous les trois ou quatre ans. Et depuis 10 ans, la qualité globale a été assez médiocre. Sur « Strut », par exemple, son dernier album en date, toute la deuxième partie n’est qu’un désespérant recyclage des albums précédents.
Comme Lenny Kravitz recyclait déjà les styles de ses glorieux aînés et qu’il se recycle maintenant lui-même, le résultat devient assez pathétique. On pourrait dire : voilà un artiste qui a de la constance, il creuse son sillon sans se soucier des modes et du temps qui passe. Mais attention, quand on creuse trop dans un vinyle, on finit par traverser le plastique.
« Strut » semble une tentative de refaire le coup de l’album « Five ». Beaucoup d’énergie, des guitares électriques très en avant, pas mal de soul, du saxo, des choeurs… Sauf que cette fois ça ne prend pas. Les chansons sont hyper répétitives et – pour nombre d’entre elles – dénuées de mélodie.
Le pire de l’album est difficile à situer : quelque part entre « Dirty White Boots » (déjà entendu au moins une fois sur chacun des neuf albums précédents) et « Happy Birthday », à peine du niveau d’un boeuf entre copains bourrés à trois heures du matin. A moins que ce soit « I’m a believer » : un étonnant plagiat des Rolling Stones période « Dirty work ». Tant qu’à faire que de pomper les Stones, pourquoi choisir leur pire période ?
Je ne veux me fâcher avec personne, mais quand je vois que certains critiques oont vu dans cet album le retour en forme de Lenny Kravitz, je m’interroge : s’ils ont aimé ce disque, que peuvent-ils bien penser de « Mama said » ou de « Five », qui sont cent fois meilleurs que cette pauvre galette rammasse-thunes.

Un dernier mot sur la politique éditoriale de Virgin : l’album est sorti en 1998 avec treize chansons. Un an plus tard, une nouvelle édition était publiée avec deux chansons de plus (pour une durée totale portée à 76 mn). Ces deux chansons étaient des titres introuvables ailleurs. Il s’agissait du single « American Woman » (une reprise du groupe « Guess Who ») qui avait été utilisé dans la bande sonore de l’immortel navet « Austin Powers: l’espion qui m’a tirée ». L’autre était la face B du single « If you can’t say no », intitulée « Without you ». Les deux chansons sont honnêtes et ne dépareillent pas vraiment le disque, mais je trouve scandaleux le procédé consistant à sortir au bout d’un an une version de l’album avec deux chansons de plus pour pousser les fans à acheter le disque une deuxième fois. Tout au long de la carrière de Kravitz, Virgin a d’ailleurs multiplié les maxi 45 tours (puis, à l’ère digitale, les CD trois ou quatre titres) comportant généralement, en plus du single, un remix et un titre inédit. Il existe ainsi de quoi remplir facilement trois ou quatre albums de titres rares de Lenny Kravitz, qui n’ont jamais fait l’objet d’une compilation ou d’un coffret grand public. Heureusement le label Ace Bootlegs Production a entrepris de pallier à cette lacune en publiant une compilation regroupant presque tous les inédits de la période 1989-2001. Elle ne comprend pas les remix (souvent sans grand intérêt) ni les inédits plus récents, mais une version 2.0 est à l’étude et sera peut-être publiée un jour.

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