DEAD CAN DANCE – WITHIN THE REALM OF A DYING SUN

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A la fin des années 70 est apparu un nouveau courant musical appelé en France « coldwave » (bien que le terme lui-même n’ait émergé que bien plus tard). C’était un genre musical dérivé du courant punk et faisant partie de la mouvance postpunk (que l’on qualifiait en France de « new wave »).

La coldwave représentait le versant le plus noir et dépressif de la new wave. Le premier groupe à s’inscrire dans cette tendance fut Joy Division. Le suicide par pendaison de Ian Curtis, chanteur de ce groupe, en mai 1980 contribua à donner un côté mortifère au courant coldwave. Le groupe de coldwave le plus célèbre fut certainement The Cure, même si en réalité seuls les albums « Seventeen seconds » (1980), « Faith » (1981) et « Pornography » (1982) s’apparentent vraiment à ce genre musical. Tout autant que musicalement, The Cure a contribué visuellement à définir le genre coldwave. A partir du début des années 80, on a ainsi vu se multiplier dans les rues les créatures aux cheveux crêpés coiffés en pétard, à l’eye-liner étalé à la truelle et vêtues d’un pantalon taille 75 et d’un grand imperméable noir.

Un autre groupe a longtemps été assimilé au courant coldwave bien qu’il ait toujours contesté d’être catalogué ainsi : il s’agit de Dead Can Dance. Il faut dire que de nombreux indices allaient dans ce sens : d’abord, leur premier album se caractérisait par un son tout à fait new wave, ensuite leur musique était lente, froide, parfois inquiétante et, cerise sur le gâteau, le nom du groupe, qui contient le mot « dead », se contracte en « DCD » qui donne « décédé » en français. En plus, à la fin des années 80, Brendan Perry et Lisa Gerrard rachetèrent une petite église déconsacrée en Irlande où ils installèrent leur studio d’enregistrement. Sur leur troisième album, l’illustration était une statue de pleureuse se trouvant sur la tombe de la famille Raspail au cimetière du Père Lachaise (voir photo ci-dessous). On pouvait difficilement faire plus gothique.

En fait, dès leur premier album on pouvait observer des éléments musicaux tout à fait étrangers au monde de la cold wave, et ces explorations se sont faites de plus en plus présentes sur leurs disques, jusqu’à ce que le côté froid et gothique ait presque totalement disparu. Ils ont par exemple toujours accordé une grande importance aux percussions, utilisant très peu la boîte à rythme, contrairement à la plupart des groupes de new wave. La musique liturgique les a également profondément marqué et imprègne presque tous leurs disques (en particulier leurs quatre premiers albums).
A partir de 1988 et de l’album « The serpent’s egg » (leur quatrième disque), leur musique est marquée par l’émergence d’influences médiévales qui se confirment sur l’album suivant (« Aion », 1990), entièrement consacré à la musique du Moyen-âge. Nouveau tournant en 1993 avec l’intégration de sonorités et de rythmes arabes et africains qui seront prédominants sur leurs deux derniers albums avant une séparation de dix années.

De tous leurs disques, celui dans lequel tous ces ingrédients ont fusionné de la manière la plus aboutie est à mon sens « Within the Realm of a Dying Sun ».

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WITHIN THE REALM OF A DYING SUN


Within the Realm of a Dying Sun est le troisième album de Dead Can Dance, paru en 1987.
C’est ma femme qui me l’a fait découvrir à l’époque où nous nous sommes connus. Elle l’avait sur une cassette. Moi, je ne connaissais ce groupe que de nom et de réputation : un de mes meilleurs amis, Jean-Marc, fan de musique postpunk, les avait vus en concert et m’avait dit que l’ambiance était très spéciale, presque religieuse, le groupe demandant par exemple aux spectateurs, au début du concert, de ne pas siffler, applaudir ou faire de bruit pendant les morceaux.
J’ai immédiatement accroché à cette musique d’un genre tout à fait nouveau par rapport à ce que j’avais l’habitude d’écouter.
Le disque commençait par une chanson lente, intitulée « Anywhere out of the world », basée sur une rythmique hypnotique de synthétiseur sur laquelle la voix de baryton de Brendan Perry créait une ambiance à la fois profonde et presque désincarnée. Une musique puissamment évocatrice d’immensité désolée, de monde en déréliction et de fin de civilisation. Ce morceau est en fait le plus résolument new wave de tout le disque. Il aurait pu avoir été composé par Depeche Mode si ce n’est que son rythme tout en contrepoints était trop sophistiqué.

Les titres suivants se caractérisaient par une osmose réussie entre des nappes complexes de synthétiseur et de somptueux arrangements joués par des cordes et des cuivres. La musique était si riche qu’elle pouvait se passer de paroles, comme dans « Windfall », le second morceau, ou bien se contenter de paroles prononcées dans une langue imaginaire, comme toutes les chansons de Lisa Gerrard. Celle-ci, qui a grandi dans un quartier cosmopolite de Melbourne avant d’émigrer à Londres, a expliqué que la langue qu’elle avait inventée s’inspirait des sonorités qu’elle entendait dans la rue autour d’elle quand elle était jeune.
Brendan Perry et Lisa Gerrard se sont partagé le disque en s’attribuant chacun une face. Brendan chante sur trois des quatre titres de la face 1 (le dernier étant instrumental), tandis que Lisa chante sur tous les titres de la face 2 (et on peut entendre sa voix dans les chœurs d’un titre de la première face. En 1987, le couple que les deux musiciens formaient était en train de se disloquer. C’est peut-être ce qui explique cette division du disque. C’est peut-être également la cause de la noirceur assez prononcée de l’ensemble de l’album. Mais ce n’est par contre absolument pas un facteur d’affaiblissement de l’inspiration de Dead Can Dance. Tous les titres sont d’une grande force rythmique et mélodique et l’ensemble est malgré tout d’une cohésion impressionnante.
La chanson la plus accessible (et peut-être la plus connue dans la mesure où, même si Dead Can Dance n’était pas un groupe de singles et de hits, cette chanson figure sur diverses compilations et a été l’une des plus souvent interprétées sur scène) est certainement « Cantara ». On peut y déceler une légère influence médiévale. Cependant, les deux chansons suivantes,qui clôturent l’album, sont d’une force et d’une originalité nettement supérieure. On touche avec « Summoning of the Muse » et « Persephone » a une nouvelle dimension de la musique (peut-on sérieusement encore parler de musique « rock ») où l’opéra, le requiem, la musique concrète et les rythmes tribaux fusionneraient en une alchimie parfaite.

Bref, ce disque compte à mes yeux au nombre des 15 ou 20 plus beaux jamais enregistrés. Son seul défaut est qu’il ne dure que 39 minutes. Mais cette brièveté fait finalement partie de sa qualité : les plaisirs les plus intenses sont toujours des plaisirs fugaces.

Après avoir écouté l’album en boucle une bonne centaine de fois, lorsque je l’ai découvert (ce devait être vers 1995), je suis allé à la FNAC Montparnasse et j’ai demandé au vendeur du rayon new wave quels autres albums du groupe étaient dans la même veine que celui-ci. Il m’a répondu que c’était probablement le meilleur album du groupe (je pense qu’il avait raison) mais que celui d’avant (« Spleen and ideal », 1985) et celui d’après (« The Serpent’s egg », 1988) étaient probablement ceux qui s’en rapprochaient le plus. Sur ce plan, il avait parfaitement raison. Les trois albums constituent une trilogie fascinante dont « Within the realm of the dying sun » est le diamant noir.

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