HUBERT-FELIX THIEFAINE – ALAMBIC / SORTIE-SUD

En écoutant le bootleg du concert de Thiéfaine à Lille en 2015, j’ai réalisé que j’avais vraiment perdu le fil de sa carrière. Un bon tiers des chansons m’étaient inconnues. Plus gênant, la plupart de ces nouvelles chansons m’ennuyaient un peu. Les textes ont l’air assez bien écrits, mais les musiques sont assez ordinaires, pour ne pas dire redondantes. Et puis est arrivé le 9ème morceau du concert, il s’agissait de « Femmes de Loth », une chanson déjà vieille de plus de trente ans, et je me suis dit que cette période c’était vraiment autre chose!

« Femme de Loth » provient de l’abum « Alambic / Sortie-Sud ». Ce disque sorti en 1984 est le sixième album studio d’Hubert-Félix Thiéfaine. Il fait suite au formidable diptyque que constituaient les albums « Dernières balises avant mutation » (1981) et « Soleil Cherche futur » (1982). Autant dire que la barre était haute. Ces deux albums avaient marqué un tournant assez net dans la carrière de Thiéfaine : prééminence de plus en plus évidente de Claude Mairet dans la composition et les arrangements, noirceur accentuée des thèmes abordés, éloignement de l’esprit parfois potache et hippie ainsi que de l’humour basé sur le non-sens qui caractérisaient les trois premiers albums.

La pochette de l’album « De l’amour, de l’art ou du cochon? » (1980), dernier disque de la période hippie / délire.

Ci-dessous, les albums des années 1981-1982. Les thématiques s’orientent vers un nihilisme punk et la musique vers un romantisme noir.


« Alambic sortie sud » creuse donc le sillon des deux disques précédents, mais en s’enfonçant encore plus dans la face Nord, la face froide et sombre.
Sur les deux disques précédents, « Une fille au rhésus négatif », « Ad orgasmum aeternum », « Soleil cherche futur » ou « Les dingues et les paumés » exploraient déjà cette veine sombre; ici, tout l’album est dans cette tonalité à l’exception, peut-être, de « Whiskeuses images again », seul titre vaguement lumineux parmi les sept que compte « Alambic sortie sud ».

Il y a plusieurs raisons à cette évolution. L’une d’elle est que peu à peu le guitariste et arrangeur Claude Mairet joue un rôle de plus en plus important.

Claude Mairet et Hubert-Felix Thiéfaine

Sur Alambic, pour la première fois, toutes les musiques et tous les arrangement sont signés par Claude Mairet. L’album est d’ailleurs exceptionnellement estampillé « Thiéfaine/Mairet ». Cela fait suite à un accident de moto qui empêche alors H.F.T. de jouer de la guitare. Résultat : les guitares de Mairet sont mises en avant et délivrent une série rythmiques envoutantes et de solo vénéneux assez exceptionnels. Quant à Thiéfaine, il se concentre sur les textes, qui sont de toute beauté, souvent dignes de la poésie de Rimbaud (l’une des influences qu’il revendique ouvertement).

En voici quelques passages parmi mes préférés :

Je flye vers la doulce Atlantide
Allumée dans mes courants d’air
Je flye vers les chiens translucides
Et les licornes aux cheveux verts
Et je patrouille dans mon cargo
Chez les OVNI du crépuscule
A collimater mes glaviots
Dans mon viseur de somnambule
Je flye vers les radars au bar
Qui me montrent la voie lactée
Quand la fée aux yeux de lézard
Me plonge dans ses brouillards nacrés
Je flye vers la cité-frontière
Dans la nuit des villes sans lumière

(extrait de Nyctalopus Airline)

Et les anges de la dernière scène
Viendront s’affronter à ma trouille
[…/…]
Nuage glacé à fleur de peau
Dans l’étrange ivresse des lenteurs

(extrait de Un vendredi 13 à 5 heures)

Nous sommes les naufragés dans cet avion-taxi
Avec nos yeux perdus vers d’autres galaxies.
Nous rêvons d’ascenseurs au bout d’un arc-en-ciel
Où nos cerveaux malades sortiraient du sommeil.

(extrait de Femme de Loth)

Et les filles des banshees m’entraînaient dans la brume
Et me faisaient ramper devant la lune noire.
Enivré de pollen et de parfum-bitume
J’ai vu ta dépanneuse garée sur mon trottoir.
Et depuis je suis là, moi le cradingue amant
Soufflant dans mon pipeau la chanson d’Eurydice
Mais méfie-toi miquette je joue contre le vent
Pour mieux te polluer avec mes immondices.

(extrait de Chambre 2023 (& des poussières))

L’autre raison de la noirceur de ce disque est probablement à chercher dans le rapport des deux musiciens avec la drogue à cette époque. Je ne suis pas un de leurs intimes, mais je me souviens parfaitement du concert auquel j’ai assisté en 1988 à l’Elysée Montmartre : durant le passage instrumental d’introduction, Thiefaine est entré par le fond de la scène, il s’est arrêté derrière une des grosses enceintes de retour et a sniffé une ligne de coke sur cette enceinte ; quelques minutes plus tard, pendant l’interprétation du premier titre, « Bipède à station verticale » il a jeté dans la foule trois ou quatre grosses boulettes de hashish envelopées dans du papier d’alu. Par ailleurs, la drogue était l’un des sujets récurrents de ses chansons (comme la mort et le sexe).

La place du synthétiseur s’accroît également sur ce disque par rapport aux deux précédents, mais sans que cela deviennent envahissant ni d’ailleurs sans que cela ait rendu le disque trop daté. Le synthétiseur n’est en effet pas utilisé ici comme un gage de modernité, mais uniquement pour sa capacité à produire des sonorités convenant aux ambiances froides et désincarnées des textes.

Tous les morceaux du disque sont de grande qualité, mais deux d’entre eux sont de purs joyaux. Il s’agit de « Nyctalopus Airlines » et « Chambre 2023 et des poussières ». Il est d’ailleurs à noter que les versions concerts de ces chansons (disponibles sur le live de 1985 pour la première et sur celui de 1988 pour la seconde) sont encore meilleures que les versions studio.

Cette musique intemporelle et ensorcelante ne pouvait à l’époque se comparer à rien d’autres (et c’est toujours le cas), même dans le monde musical anglo-saxon. Elle est la synthèse totalement réussie entre la cold wave et le rock. Seules quelques chansons de Cure (période « Pornography ») ou de Alain Bashung (période « Play blessures ») peuvent éventuellement s’en rapprocher, mais en nettement moins bien à mon avis.

Cet album n’est pas forcément le plus accessible pour découvrir Thiéfaine ; les deux précédents ou les deux suivants sont plus faciles d’approche tout en restant dans une veine proche. A partir de cette époque, Thiéfaine sort un nouveau disque studio tous les deux ans, un rythme un peu moins intense que durant la période 1978-1982, mais cela s’explique par le fait que les trois premiers albums, respectivement publiés en 1978, 1979 et 1980, contenaient des chansons écrites depuis le début des années 1970, à l’époque où Thiéfaine tournait déjà pas mal mais sans sortir de disque faute de soutien de l’industrie. Aucune radio (ou presque) ne passait ses chansons. Sa notoriété reposait presque exclusivement sur le bouche à oreille.

En 1986, sort l’album « Météo für Nada ». Curieusement, je l’ai acheté à Londres, dans un Virgin Megastore. La principale évolution, par rapport à son prédécesseur, est une sonorité et des compositions plus rock. Moins de synthétiseur. Quelques chansons assez pêchues (notamment « Dies olé sparadrap Joey », « Bipède à Station Verticale » ou « Diogène série 87 »). Une atmosphère un tout petit peu moins glauque. Outre les chansons que je viens de mentionner et qui sont toutes excellentes, il y a quelques autres bijoux sur ce disque, comme « Errer humanum est » et « Sweet amanite phalloïde queen », aux superbes mélodies, ou bien le très entraînant « Precox Ejaculator ». « Affaire Rimbaud » rappelle un peu, sur le plan musical, le Thiéfaine des premières années. Peut-être cela tient-il au fait qu’il en a signé lui-même la musique. Une autre chanson composée par Thiéfaine, « Zone chaude, môme » est un assez bon morceau de concert mais un peu chiant, à mon avis, dans sa version studio. Curieusement, elle annonce avec quelques années d’avance, le style de musique vers lequel Thiéfaine ve évoluer à partir de 1990 et du départ de Claude Mairet, un rock classique, aux sonorités très américaines et aux mélodies souvent un peu rétro. D’ailleurs, « Chroniques bluesymentales » (1990), le premier album sans Claude Mairet, sera enregistré aux Etats-Unis avec des musiciens américains.

Avant ce tournant très net, qui entraînera mon désintérêt progressif pour les disques de Thiéfaine, il a publié un dernier très bon album (à mon goût) : « Eros Über Alles ». Celui-ci était son huitième album studio et le dernier d’une série de cinq albums où, avec son guitariste Claude Mairet, il avait réussi à produire une musique d’une exceptionnelle qualité. C’est, comme je l’ai dit, le dernier album sur lequel apparaît Claude Mairet.


Ce disque souffre de la comparaison par rapport aux quatre qui précèdent car il donne parfois un peu une impression de redite, mais il contient encore plusieurs très bons morceaux et reste dans la très bonne moyenne de l’ensemble de la production discographique de Thiéfaine ainsi que d’un très bon niveau par rapport aux albums français ou étrangers sortis à la même époque.
Ses principales faiblesses tiennent d’une part à la qualité relativement inférieure de certains des textes, et d’autre part à ce que, pour la première fois en huit disques, celui-ci n’apporte quasiment rien de neuf. Pire, il donne parfois l’impression d’exploiter des recettes des albums antérieurs, comme avec « Droïde song » ou « Je ne sais plus quoi faire pour te décevoir ».
La seule véritable innovation est une incursion dans un style musical hispanisant sur le titre « Pulche mescal y tequilla » (très belle chanson au demeurant).
On peut aussi reprocher à deux ou trois chansons d’être un peu fades (par exemple « Syndrome albatros ») ou trop commerciales, comme « Septembre rose ». Cette dernière, dédiée à son fils qui venait de naître, propose néanmoins une très belle mélodie. Elle est également d’un optimisme dont on ne pensait plus Thiéfaine capable et qui annonce le tournant à venir.
Parmi les réussites, il y a la chanson « Amants destroy », qui n’aurait pas dépareillé sur l’album « Alambic sortie sud » et qui, même si elle ne renouvelle rien et si le texte est un peu facile, propose une musique somptueuse aux ambiances riches. L’album comporte enfin deux « rock » bien balancés : « Je suis partout », l’excellent titre qui clôture le disque et « Was ist das Rock’n’roll », qui ouvre l’album et qui deviendra une super chanson de concert, propice à des solos de guitare endiablés.
En 1988, une tournée va donner lieu à un disque live (« Routes 88 ») qui permet une réévaluation positive de cet album. Ayant eu la chance d’assister au concert de l’Elysée Montmartre, je dois admettre que ce fut là la meilleures de six ou sept performances de Thiéfaine que j’ai pu voir dans ma vie. Lui et ses musiciens, Claude Mairet en tête, y firent preuve d’une énergie probablement favorisée par la consommation de certaines substances prohibées.
L’album suivant, comme je l’ai évoqué un peu plus haut, marquera un tournant musical et existentiel majeur : Thiéfaine, qui vient d’avoir son premier enfant, entamera alors une cure pour se libérer de son accoutumance à diverses drogues et abandonnera ses musiciens français et sa maison de disque pour partir aux États-Unis enregistrer deux albums à la tonalité complètement différente de ses précédentes œuvres. Certains y verront le passage à la maturité, d’autres la fin d’une grande époque, une époque héroïque (je veux dire très marquée par l’héroïne) mais qui a vu naître quelques uns des meilleurs disques de Thiéfaine.

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