LED ZEPPELIN – LED ZEPPELIN I (1969)

Pratiquement tout le monde estime que le meilleur album de Led Zeppelin est « Led Zeppelin IV » (l’album sans titre qui porte aussi le surnom de « Four symbols »). Tout le monde à part quelque uns qui penchent pour Led Zeppelin II. Quelques snobs disent que leur préféré est Led Zeppelin III. Quelques autres encore affirment que Physical Graffiti est le vrai chef d’oeuvre de Led Zeppelin.
Mais personne, assurément, ne considère que le premier album de Led Zeppelin puisse être leur meilleur. Personne sauf moi.

Commençons par régler le cas des autres albums que je viens de citer.

Physical Graffiti (le double album paru en 1975) est un grand disque. Grand par sa longueur, déjà, avec ses 82 minutes. Grand aussi par sa magnifique pochette. Grand enfin par quelques chansons exceptionnelles qu’il contient : « Kashmir », « In the Light », « In My Time of Dying », « Ten Years Gone » et deux ou trois autres. Mais le monument n’est pas exempt de quelques imperfections. Il y a plusieurs chansons de qualité moindre, voire carrément pénibles, à commencer par la première, « Custard Pie ». Il n’est jamais très bon, pour prétendre au rang de chef d’oeuvre, de débuter par une mauvaise chanson. Autre raté : « Houses of the Holy », qui bizarrement porte le titre de l’album précédent. Une chanson qui n’est pas à sa place, en somme. La fin du disque 2, c’est à dire ce qui correspondait à la face 4 de la version vinyle (soit les chansons 5 à 9), est aussi un peu faible, à part « Sick Again ».
Pour moi, Physical Graffiti serait davantage le chant du cygne que l’apogée de Led Zeppelin. Le fait que le label Swan Song (littéralement « chant du cygne » ait précisément été créé par Led Zeppelin à ce moment de eur carriére est un indice assez troublant qui vient corroborer mon point de vue). C’est l’époque où les riffs répétitifs commencent à devenir envahissant et la musique un peu trop mécanique. L’album suivant, Presence, systématisera cette évolution et sera leur premier mauvais album (et la chanson « Nobody’s Fault But Mine » sera la seule vraiment bonne du disque et leur dernier joyau – l’avant-dernier, en fait, car j’adore « I’m Gonna Crawl », sur l’album In Through the Out Door).

Ci-dessus, la pochette de l’album « Presence », pochette rálisée par le studio Hipgnosis, qui est à l’origine de la plupart des pochettes de Pink Floyd. Pas leur plus grande réussite en matière de pochette, loin de là, mais ce n’est pas grave car l’album n’est pas non plus une grande réussite! Ci-dessous, celle de l’album « Houses of the Holy » qui a raté de peu le grammy de la meilleure pochette de disque de l’année, battue par celle de « Tommy », l’album des Who

Avant de parler de Led Zep IV, un mot de « Houses of the Holy ». En dépit d’une très belle pochette et de superbes réussites comme « The Rain Song », « Over the Hills and Far Away » ou « No quarter », cet album de 1973, qui marque une tentative de diversification musicale (avec par exemple l’incorporation de rythmes reggae sur la chanson « D’yer Mak’er » ou celle de funk sur « The Crunge ») manque d’unité. De plus, il comporte deux chansons indignes, curieusement celles qui terminent chacune des deux faces, « The Crunge » et « The Ocean », toutes deux hyper répétitives et pas très originales.

Led Zeppelin IV (pochette ci-dessus) se veut une sorte de synthèse des trois albums qui l’ont précédés. Il alterne donc les moceaux de hard rock (au sens premier du terme), comme « Black dog », « Rock’n’roll » ou « When the levee Breaks » avec des morceaux d’inspirations folk comme « The Battle of Evermore » ou « Going to California ». Et puis, bien sûr, il y a « Stairway to heaven », dont je suis à peu près certain que sa présence justifie l’amour pour cet album d’un bon nombre d’amateurs de Led Zeppelin. Cette chanson est un chef d’oeuvre indiscutable. C’est une parfaite synthèse des différentes facettes de Led Zeppelin à elle toute seule. Les trois chansons rock sont très réussies également. Si tout l’album avait été de cette trempe, il aurait incontestablement été le meilleur de Led Zeppelin. Mais le reste du disque me parait vraiment en dessous, en particulier « Misty Mountain Hop » et « Four Sticks », que j’ai du mal à écouter jusqu’au bout s’en m’ennuyer. Quant à « The Battle of Evermore » et « Going to California », ce sont de jolies chansons mais trop longues. Dans la veine folk de Led Zeppelin, elles sont à mon avis moins réussies que certaines chansons de leur album précédent.

Led Zeppelin au cottage de Bron-y-aur, dans le Pays de Galles. Le groupe y a enregistré plusieurs chansons (comme « No quarter ») mais c’est surtout un lieu où il venait se ressourcer et dont l’atmosphère bucolique a très certainement influencé une certaines évolution musicale.

Led Zep III a marqué une rupture assez nette dans la carrière du groupe. A part sa première chanson, « Immigrant Song », qui pouvait laisser penser à l’auditeur que le disque serait de la même tonalité hard rock que le volume 2, l’essentiel du disque s’apparente au folk rock ou au blues. Il y a d’excellents titres sur ce disques (mes préférés sont « Friends », « Since I’ve Been Loving You » et « Tangerine ») mais aussi des chansons plus anodines (« Bron-Y-Aur Stomp », « Hats Off to (Roy) Harper », « Gallows Pole »), voire franchement pénibles (« Celebration Day »). Il manque aussi de vrai morceaux de bravoure tels qu’on en trouvait sur les deux précédents albums et tels qu’on en trouvera (réussi ou non) sur tous les suivants. C’est un album plutôt bucolique dont on ne peut, à mon avis, faire son favori que par snobisme (le snobisme des happy few pour qui tout ce qui a trop de succès devient immédiatement suspect et qui jouissent de prendre le contrepied de l’opinion dominante). Voici par exemple ce qu’en dit l’auteur anonyme de la notice Wikipedia : « Led Zeppelin III , plus nuancé, démontre que le groupe ne se résume pas à quelques riffs de guitares rageuses et à la voix agressive de Robert Plant. » Pour écrire ca, il faut avoir écouté les deux premiers albums d’une oreille assez distraite.

Restent donc, pour prétendre au titre de mon album préféré de Led Zeppelin, que les volume 1 et 2. Là, le choix devient d’autant plus délicat que j’ai découvert les deux albums à peu près en même temps et que mon goût pour eux a souvent varié, chacun devenant un temps mon favori avant d’être supplanté par l’autre.
C’est mon cousin qui m’avait fait découvrir la chanson « Stairway to heaven » alors que j’avais 14 ans. Il l’avait sur une cassette et ne se souvenait pas de quel album elle provenait. L’été suivant, chez un disquaire de Florence, j’ai acheté une pile de disques en solde, dont le premier Led Zeppelin et les trois premiers Black Sabbath.

La Galleria Dell Disco, dans le souterrain qui mène de la Gare centrale de Florence à l’Eglise Santa Maria Novella. J’y ai acheté un paquet de disques dans les années 1980. Aujourd’hui, la boutique existe toujours mais elle n’est plus au meme endroit.

Aux premières écoutes, aucun de ces disques ne m’a plu. Trop différent de ce à quoi je m’attendais. Trop répétitif pour ce qui concernait Black Sabbath. Trop blues pour le disque de Led Zeppelin. Et « Stairway to heaven » ne figurait pas dessus (il faut dire que je ne savais même pas quel était le titre de la chanson!). Peu après, à un vide-grenier, j’ai acheté Led Zeppelin II. L’album était gondolé comme s’il avait passé une semaine sur la plage arrière d’une voiture et la pochette sentait le moisi. Le disque craquait comme pas possible mais ces conditions d’écoute rébarbatives m’ont sans doute poussé à me focaliser sur la musique. Plusieurs chansons me sont rapidement entrées dans la tête : « Heartbreaker », « Living Loving Maid (She’s Just a Woman) », « The Lemon Song », « Thank You » et, bien sûr, l’immense « Whole Lotta Love ». Cela m’a incité à réécouter le premier album. C’est ainsi que je me suis aperçu que « Babe I’m Gonna Leave You », « Dazed and Confused » ou « How Many More Times » étaient des morceaux grandioses.

Sur ces deux premiers albums, des chansons comme « Black Mountain Side » ou « Thank You », surpassent toutes les tentatives de folk rock des albums suivants (à l’exception de « The Rain song »). Cela prouve que ces disques sont loin d’être aussi monolithiques que ne voudraient le faire croire ceux qui mettent l’accent sur la diversité des deux suivants. Voici par exemple l’opinion de Jimmy Page sur le premier album de Led Zeppelin : « Le premier était mon bébé, c’est le noyau de toute la suite. Nous étions à l’époque un groupe de blues extrêmement dur et c’est un disque gorgé de riffs mais, en plus, il y a ces parties acoustiques qui allaient séduire tant de gens. Je voulais absolument ce mélange, ces deux aspects. »

 

La face acoustique de Jimmy Page

Si la tonalité dominante du premier est le blues (évidente sur « You Shook Me », « Dazed and Confused » ou « I Can’t Quit You Baby »), on y trouve une bonne dose de psychédélisme (en particulier dans les longs développement de « Dazed and Confused » et de « How Many More Times ») mais aussi des passages plus doux, principalement acoustiques (l’intro de « Your Time Is Gonna Come », « Black Mountain Side »). « Babe I’m Gonna Leave You » annonce presque « Stairway to heaven » avec son enchaînement entre passage doux joué en arpèges et passage de pur hard rock. Finalement, c’est bien le hard rock qui est le moins présent sur ce premier disque, la seule chanson très rythmée étant « Communication Breakdown ».


Si le blues reste présent sur Led Zeppelin II (« What Is and What Should Never Be », « Bring It On Home »), sa place diminue sensiblement tandis que celle du hard rock augmente (« Heartbreaker », « Living Loving Maid (She’s Just a Woman) », « Moby Dick », « Whole Lotta Love »). Cette dernière chanson est par ailleurs la seule où l’influence psychédélique soit encore très sensible. Le sous-texte sexuel y est particulièrement explicite, mais cela m’échappait complètement à l’époque. De meme, sur « The lemon song », je n’ai pris conscience que beaucoup plus tard des paroles graveleuses : on entend distinctement Robert Plant prononcer la phrase « squeeze (my lemon) till the juice runs down my leg », des paroles empruntées à un grand classique du blue, la chanson de Robert Johnson « Travelling Riverside Blues », qui datait de 1937.

Il y a de nombreux autres emprunts de Led Zeppelin sur ces deux premiers albums, des emprunts qui leur ont été reprochés et qui leur ont parfois valu des procès.
Rien que sur Led Zeppelin I, quatre chansons sont des reprises ou des adaptations de chansons folk, comme « Babe I’m Gonna Leave You » (de Anne Bredon) ou « Black Mountain Side » (air traditionnel) et de blues, comme « You Shook Me » (Willie Dixon et J. B. Lenoir), « I Can’t Quit You Baby » (également empruntée à Willie Dixon) ou « Dazed and Confused » (« adaptée » d’une chanson de Jack Holmes).

Dans ce dernier cas, l’adaptation a consisté en une modification de la mélodie, modification qui a été jugée assez importante par Jimmy Page pour s’autoriser à s’attribuer le crédit de la chanson. En fait, c’était une chanson assez récente, composée en 1967, et que Page avait eu l’occasion d’entendre car son auteur, Jack Holmes, avait fait une tournée avec les Yardbirds, tournée lors de laquelle il avait joué ce morceau. Or, à cette époque le futur leader de Led Zeppelin était déjà membre des Yardbirds.Par la suite, ceux-ci intègrèrent « Dazed and Confused » à leur set list. Lorsque l’année suivante le morceau apparu sous son titre original sur l’album « Led Zeppelin I », il était crédité « Page ».  Holmes a mis très longtemps avant de se manifester. Finalement, une poursuite a été engagée en 2010 et a débouché sur un accord dont la teneur exacte n’est pas connue, mais depuis cette date, sur les disques de Led Zeppelin, le crédit est : « Jimmy Page, inspired by Jake Holmes ».

Les Yardbirds en 1966, au moment où Jimmy Page vient d’intégrer le groupe en remplacement de Paul Samwell-Smith. Page est à gauche sur la photo, Jeff Beck à droite.

 

De meme, « Black Mountain Side » semble en fait être une version différente de l’air traditionnel (libre de droit), que le chanteur folk Bert Jansch avait popularisé en 1965. Page change la tonalité du morceau et transforme son titre original de « Down by Blackwaterside » en « Black Mountain Side « . Bert Jansch n’a jamais souhaité attaquer Page mais il a déclaré que si Page ne l’avait pas plagié, il s’était en tout cas beaucoup inspiré de lui.

Enfin, « How Many More Times » emprunte son thème musical à « How Many More Years » de Howlin’ Wolf ainsi que certains éléments de « The Hunter », de Albert King. Aucun des deux n’a cependant poursuivi le groupe et la chanson reste encore aujourd’hui créditée à John Bonham, John Paul Jones, Page et Plant.

Ces emprunts peuvent faire dire à certains amateurs du groupe que Led Zeppelin se cherchait encore, que le groupe ne deviendrait assez sûr de lui qu’à partir de son quatrième album. J’aimerais bien leur donner raison, malheureusement l’intro de « Stairway to Heaven » elle-même est pompée sur un morceau du groupe Spirit intitulé « Taurus » (qu’on peut trouver sur le premier album de Spirit, paru en 1968). Jimmy Page l’a reconnu des années plus tard. Par ailleurs, emprunts ou pas, dès le premier album la musique de Led Zeppelin se distingue par un style très personnel, un son nouveau, ce qui est la marque des grands groupes.

A la première écoute, ce qui frappe le plus dans la musique de Led Zeppelin, c’est la puissance vocale de Robert Plant et la virtuosité guitaristique de Jimmy Page. Mais leurs deux compères, John Bonham et John Paul Jones, parviennent à se faire remarquer dès les premières mesures. Par exemple « Good Times Bad Times », qui ouvre Led Zeppelin 1, est d’abord remarquable par le jeu de batterie de l’introduction. John Bonham y apparaît d’emblée comme un batteur d’exception, reconnaissable entre tous par ses doubles roulements de batterie et la lourdeur de sa frappe (même si à l’époque il est accusé par Carmine Appice, le batteur de Vanilla Fudge, de lui avoir tout piqué).

Quand à John Paul Jones, bassiste, claviériste, arrangeur et musicien de studio chevronné, il sait se mettre en valeur sur certains passages (l’introduction de « Your Time Is Gonna Come » ou celle de « Thank you », le break central de « How Many More Times ») mais il sait également se fondre dans la rythmique et se mettre totalement au service du collectif sur le reste des chansons.

Bref, tout Led Zeppelin est déjà contenu dans ces deux premiers disques. La suite n’apportera que des aprofondissement (dans le meilleur des cas) et des redites (dans le pire).

Il est temps maintenant de décider ce qui rend le premier album légèrement meilleur (à mon goût) que le second. Il y a le son, d’abord, que je trouve plus chaleureux et plus puissant. Il y a aussi ce côté psychédélique qui, je trouve, se marie à merveille avec le blues-rock de Zeppelin; la preuve, jusqu’en 1975 Jimmy Page se déchaînera sur le break de « Dazed and Confused », faisant durer la chanson jusqu’à 42 minutes (à Seattle, le 21 mars 1975) en jouant sa guitare avec un archet lui permettant d’obtenir des sonorités de science-fiction.

La cohésion extraordinaire de ce premier album s’explique par le fait qu’il a presque été enregistré en live. Quasiment tous les morceaux sont des premières prises sur lesquelles Page a ensuite rajouté les autres pistes de guitare. Les mois précédents, le groupe avait rodé toutes ces chansons durant ses concerts en Angleterre et en Scandinavie. Résultat, il n’a fallu que deux jours (36 heures exactement) pour enregistrer les neuf titres.

Enfin, il y a la fraîcheur de ce premier album, qui pose des bases nouvelles dans l’histoire de la musique et que, inévitablement, les albums suivants sont condamnés à répéter au moins en partie.

La Une de Rolling Stone en mars 1975. A cette date, le magazine a déjà sévèrement révisé son jugement sur le groupe

La réévaluation de ce premier album s’impose. Certains ont déjà fait amende honorable, comme la revue Rolling Stone. On y trouvait en 1969 une critique assassine :
« Led Zeppelin offers little that its twin, the Jeff Beck Group, didn’t say as well or better three months ago … It would seem that if they are to fill the void created by the demise of Cream, they will have to find a producer, editor and some material worthy of their collective talents. » (« Led Zeppelin n’apporte à peu près rien que son jumeau, le Jeff Beck Group, n’ait déjà proposé – souvent en mieux – il y a de cela trois mois. S’ils ambitionnent vraiment de combler le vide laissé par la disparition de Cream, il leur faudra trouver un producteur et des compositions dignes de leur talent collectif ») Robert Plant y était également qualifié de pale copie de Rod Stewart.
32 ans plus tard, Rolling Stone révise son jugement et place ce disque à la 29ème place des 500 plus grands albums de rock de tous les temps.
Ceux qui sous-estiment encore le premier album de Led Zeppelin feraient bien de le remettre aujourd’hui sur leur platine.

1 Commentaire

  1. Liberto

    Tu n’es pas seul, Led Zep I a toujours été mon favori également 😉

    Superbe site en tout cas !

    Répondre

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