RENAUD – PLACE DE MA MOB (LAISSE BÉTON) (1977)

RENAUD-Laisse_beton

Renaud Séchan est né le 11 mai 1952 à Paris. Entre 1975 et 2009, il a publié 23 albums qui ont connu un succès public à peu près constant malgré une inspiration en dent de scie depuis le milieu des années 80.
Plus que sa musique, assez conventionnelle, c’est son style populaire et rebelle qui lui a conféré un tel attachement du grand public. Probablement aussi la pertinence de ses critiques et la sincérité de ses engagements. Enfin, la fragilité dont il a fait preuve ces dernières années, suite à ses déboires sentimentaux et ses tendances affichées à la dépression ont aussi beaucoup ému les gens.
Issu d’un milieu intellectuel bourgeois par son père et ouvrier par sa mère, Renaud a grandi à Paris, dans le quatorzième arrondissement. Marqué par les événements de mai 1968 (il fête ses seize ans le 11 mai sur les barricades du quartier latin.), il décide d’arrêter les études alors qu’il est en seconde au lycée Montaigne. Depuis le collège, ses résultats étaient assez mauvais et Renaud préférait s’intéresser aux boums, aux filles, et aux mobylettes.
Pendant plusieurs années, il connaît la vie de bohème, assurant son quotidien grâce à divers jobs alimentaires et chantant en amateur des chansons qu’il a composé ou des reprises d’Hugues Aufray ou de Bob Dylan, mais uniquement pour amuser ses amis ou draguer.
Passionné de moto, il rencontre ses premiers amis « loubards » dans le milieu des motards et fréquente les bandes d’Argenteuil, de République et de Bastille. Comme eux, il se met à porter le cuir et reconnaît avoir failli mal tourner en se laissant entraîner dans quelques petits casses. Il finit par prendre ses distances avec ce milieu.
Il expérimente alors la vie en communauté dans les Cévennes, il devient momentanément comédien amateur au Café de la Gare, où il se lie avec Patrick Dewaere et Miou-Miou, il multiplie les petits boulots (de plongeur à représentant en livres pornos) ; il commence à chanter dans les rues et les cours d’immeuble du côté de la porte d’Orléans, accompagné d’un copain accordéoniste, Michel Pons. Il y chante le Paris populaire qu’il affectionne grâce aux chansons de Bruant principalement, mais son répertoire s’élargit avec ce qu’il écrit et compose lui-même. L’idée était de faire revivre la tradition des accordéonistes qu’il avait vus faire la manche dans son enfance. La recette obtient un certain succès, les gens jettent des pièces aux musiciens depuis leur fenêtre.

RENAUD-Hexagone

En 1974 un jeune humoriste nommé Coluche donne son premier spectacle au Café de la Gare, rue du Temple. Renaud et quelques amis musiciens décident de jouer dans la cour pour les 500 personnes de la file d’attente. Ils se font remarquer par Paul Lederman, le producteur de Coluche, qui leur propose de venir jouer en première partie du spectacle de Coluche. C’est là qu’un soir de 1975, deux producteurs, Jacqueline Herrenschmidt et François Bernheim l’entendent et lui proposent de faire un disque. Renaud, qui était beaucoup plus tenté par le métier d’acteur, est peu enthousiasmé par la proposition mais accepte tout de même, juste pour voir. Son premier 33 tours, « Amoureux de Paname », sort en mars 1975. Avec 2200 exemplaires vendus et de bonnes critiques, « Amoureux de Paname » lui vaut un succès d’estime qui lui permet de chanter dans des MJC et de faire quelques dates, faiblement rémunérées, en France et en Belgique. Le disque contient quelques chansons engagées où il exprime ses tendances anarchistes (« Société tu m’auras pas », « Hexagone », « Camarade Bourgeois »), quelques pochades qui évoquent Boby Lapointe (« La menthe à l’eau », « Greta ») et plusieurs vignettes bien senties sur le destin désespérant de quelques enfants perdus des rues (« Petite fille des sombres rues », « Le gringalet », « La java sans joie »). Il y a même une super chanson ironiquement anti-écologiste qui rappelle le « Il est cinq heures, Paris s’éveille » de Dutronc dans son ambiance et dans son cri d’amour lancé à Paris : « Amoureux de Paname ». Sur la pochette, Renaud n’a pas encore adopté le look rocker, mais plutôt celui du titi parisien.

PLACE DE MA MOB (LAISSE BETON, 1977)

Après le coup d’essai d’« Amoureux de Paname », Renaud hésite toujours sur la poursuite de sa carrière musicale. C’est encore une fois le hasard des circonstances qui va décider pour lui.
Lucien Gibara, directeur d’un café théâtre appelé « La pizza du marais » (futur « Théâtre des Blancs manteaux ») où se sont déjà produits des chanteurs comme Bernard Lavillier et Maxime Le Forestier, écoute l’album « Amoureux de Paname » et souhaite programmer Renaud. Celui-ci accepte de chanter, tout en arrondissant ses fins de mois en tenant le rôle de barman et de plongeur. Il trouve tout de même le temps de fréquenter la bande de petits loubards qui fréquentent le lieu, loubards dont les histoires sont une source d’inspiration pour les chansons que Renaud écrit alors et qui figureront sur ses trois albums suivants, les plus aboutis de sa carrière.
Le premier de ces trois disque est l’album « Laisse béton », qui sort en 1977 et que beaucoup préfèrent appeler « Place de ma mob », car c’est l’unique inscription que comporte la pochette. Dans ce disque, Renaud abandonne son image de titi parisien (qu’il trouve trop folklorique) pour celle du gentil loubard au blouson de cuir et aux santiags, image qu’il durcit jusqu’à l’album « Marche à l’ombre » (1980).

renaud-1979Cet album a apporté à Renaud une notoriété nationale grâce au succès de la chanson « Laisse Béton » où, huit ans après « J’avais la velle-cer qui sai-fait des gue-va », de Jacques Dutronc, il apportait une contribution décisive à la réintroduction du verlan dans la langue française.
Mais ce disque contenait bien plus que cette désopilante pochade. Je l’ai découvert plus ou moins au moment de sa sortie car ma tante « Pépée » l’avait acheté et, à cette époque, j’allais assez souvent chez elle. D’ailleurs, peu de temps après, elle m’emmena voir Renaud en concert au Théâtre de la Ville. C’était en 1979, j’avais 11 ans, c’était le premier concert de ma vie et j’en garde encore un souvenir à la fois émerveillé et très précis.
Parmi les chansons marquantes de ce disque, il faut citer « Les charognards », qui raconte les dernières pensées d’un jeune braqueur de banque abattu par la police près des Champs Elysées. Il va mourir. Les badauds l’entourent. La chanson alterne entre les commentaires réactionnaires de « petits commerçants du coin » ou d’«anciens de l’Indochine » et ceux plus compassionnels de « zonards » et autres jeunes qui assistent au fait divers. Un des textes les plus forts jamais écrits par Renaud et qui reste d’une actualité extraordinaire comme en témoigne l’avalanche de « posts » haineux publiés sur les réseaux sociaux lorsqu’en 2013 un bijoutier de Nice a abattu d’un coup de fusil dans le dos le jeune qui venait de braquer sa boutique. On peut à se propos se demander si les jeunes très émus de la chanson de Renaud ne seraient pas devenus les vieux rancis du fait divers de 2013.
« Jojo le démago » est une sorte de tango dénonçant l’arrivisme effréné d’un marloux sans scrupule qui fait fortune au tiercé avant de se lancer dans la politique. Là, avec le soutien – une nouvelle fois – des « petits commerçants du coin », il se constitue une clientèle d’électeur, « tant et si bien qu’à la fin, on l’élisa à l’Elysée ».
« La chanson du loubard » est la première incursion sérieuse de Renaud dans le quotidien déprimant d’un jeune paumé. Dans son album précédent, il avait déjà retracé le destin tragique d’une « Petite fille des sombres rues » ou la « Java sans joie » d’un truand rappelant les « apaches » de l’époque « Casque d’or ». Mais avec la « Chanson du Loubard », il s’inscrit dans son époque et dans un décor particulièrement réaliste, celui des banlieues industrielles et des cités dortoirs, ce qui donne toute sa force tragique au texte.
« Adieu minette » ressemble à une bluette acidulée, avec sa musique de slow de balloche et ses paroles douces amères qui imitent la lettre de rupture envoyée par un jeune semi-loubard à une fille de la bourgeoisie conservatrice avec laquelle il a eu une aventure. Derrière l’acidité des rapports de classe évoqués par la lettre perce malgré tout la nostalgie d’une histoire d’amour qui aurait pu être belle. Un texte drôle et assez fin qui est précédé par une phrase lancée par Renaud comme à la cantonade : « Y a le feu dans le studio. Je continue ? »
« Buffalo débile » est une chanson atypique du disque, qui rappelle davantage le style de l’album précédent. Uniquement accompagné au piano, Renaud y conte, sous la forme d’une complainte, les déboires d’un apprenti délinquant qui rate tout ce qu’il entreprend : braquage d’une épicerie (« J’ai piqué 300 carambars, un kilo de madeleines, j’ai eu des crampes d’estomac au moins pendant trois semaines »), attaque au burin d’un parcmètre (« Y avait que trois francs cinquante dans la caisse fracturée ») et détournement d’un Boeing (« A la porte d’Orléans, ils veulent pas s’arrêter, on est mal desservis dans ce quartier non de non ! »). La chanson s’achève par une notation plus politique en forme de clin d’œil au casse de Nice (qui venait de se produire) : le dernier vers dit « Ni arme, ni haine, ni violence ».
« Je suis une bande de jeunes à moi tout seul » et « La bande à Lucien » explorent le monde des bandes de jeunes banlieusards. La première le fait sur le mode humoristique et sur une musique assez légère. La seconde de manière beaucoup plus réaliste et triste, puisque on y découvre, à l’occasion des retrouvailles entre Lucien et le narrateur, autrefois membres de la même bande, le destin malheureux de « Pierrot, qui a eu les deux jambes écrasées » suite à un accident de moto, ou celui du « p’tit qu’a plongé en 67 et qu’on a pas revu depuis » pour avoir craché à la gueule du greffier lors de son procès pour vol de mobylette, ou encore celui de « Riton, qui s’est fait descendre d’une balle dans le ventre » par le patron d’un bistrot avec lequel il s’était engueulé et de Maryline, partie crever à Ibiza avec sa « petite sister morphine ». Tous ces différents destins seront ensuite analysés individuellement dans des chansons ultérieures telles que « La blanche » (l’accro à l’héroïne) ou « Baston » (les angoisses d’un jeune délinquant qui ne trouve l’apaisement que dans la bagarre).
« Germaine » est encore une musique de type musette de bal qui réussit à retranscrire toute l’ambiance hippie du Paris du Quartier latin au tout début des années 70. La version du concert à Bobino a des paroles légèrement différentes et me paraît encore plus réussie.
« La boum », enfin, est une chanson assez légère (mais avec un fond d’amertume) sur les désillusions d’un jeune dans les différentes boums auquel il est invité. C’est un vrai tour d’horizon de tous les fiasco qui peuvent se produire lors de telles occasions : absence totale de filles, arrestation par la police au moment de rentrer chez lui, soirée déprimante où « un pauvre type sur sa gratte jouait « Jeux interdits » », etc.
Au total, l’album ne comporte aucune chanson vraiment faible ou anodine. Les musiques, même si elles ne brillent pas par leur originalité, sont entraînantes et variées, allant du country au tango en passant par la java ou la musette. La vraie force du disque réside dans les textes, qui sont extrêmement soignés. Peu après la sortie de ce disque, Renaud rencontra Brassens qui lui fit des compliments sur ses textes et l’encouragea à continuer comme ça. De son propre aveu, Renaud devint tout rouge et, timide comme un collégien, parvint à peine à bafouiller quelques remerciements.

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