SUPERGRASS – IN IT FOR THE MONEY (1997)

Supergrass est à mes yeux – ou plutôt à mes oreilles – le meilleur groupe de la fin du 20ème siècle. Formé en 1994, il a continué à sortir des albums exceptionnels au moins jusqu’en 2002 (la suite a été plus mitigée). Personnellement, je n’ai pas encore trouvé de bon groupe de rock ayant émergé depuis l’an 2000. Donc, pour moi, Supergrass est aussi le meilleur groupe du 21ème siècle.

Ce trio d’Oxford (la ville, pas l’université) a soudain déboulé au début de l’année 1995 avec une série de simples qui ont enflammé les ondes. Six mois plus tôt, John Peel, le célèbre animateur radio de la BBC, s’était enthousiasmé pour une chanson intitulée « Caught by the Fuzz » sortie sur un obscur label et publiée à 250 exemplaires. Il diffuse la chanson dans son émission ce qui attire l’attention de la compagnie Parlophone sur le groupe. Un contrat est signé.
D’emblée Supergrass manifeste son esprit potache et provocateur en sortant un nouveau single intitulé « Mansize Rooster » ayant pour sujet un adolescent doté d’un pénis surdimensionné. Les paroles ne sont pas explicites, ce qui permet d’échapper à la censure. « Rooster » signifie coq en anglais, ce qui peut aussi se dire « cock ». Or le mot anglais « cock » signifie à la fois coq mais aussi « bite ». On peut donc comprendre le titre comme : « une bite de taille adulte ».
Quant à « Caught by the Fuzz », leur précédent single, il racontait l’arrestation par la police de Gaz Coombes, le chanteur et guitariste du groupe, pour possession de cannabis. La mésaventure était authentique. Gaz Coombes était alors âgé de 15 ans.

« Mansize Rooster » n’est, musicalement parlant, pas franchement parmi les meilleures qu’ils aient faites, mais elle entre dans le top 20. Elle est bientôt suivie d’un nouveau single, « Lenny », qui entre dans le top 10.
Il est temps pour Supergrass d’enregistrer son premier album. C’est chose faite en 1995. Il s’intitule « I should coco » (ce qui signifie « I should think so » en argot cockney) et cartonne immédiatement dans le monde entier, aidé en cela par le nouveau simple qui en est extrait, l’imparable « Alright », qui atteint la deuxième place des charts.
Les critiques décèlent dans la musique de Supergrass des influences allant des Kinks aux Buzzcocks en passant par The Jam ou Madness, ce qui est vrai et ce qui est déjà une marque de bon goût. Mais il y a bien plus encore dans ce groupe. La chanson « She’s so loose », par exemple, selon l’aveu même des membres du groupe, est inspiré de… Supertramp ! Peu évident à la première écoute, mais si l’on se focalise sur le chant, on s’aperçoit qu’il y a une vraie ressemblance avec les chansons de Roger Hodgson. Par ailleurs, Graham Nash (de Crosby, Stills, Nash and Young) est également cité comme influence sur certaines chansons. Enfin, l’influence de Pink Floyd est indéniable sur leur troisième album, notamment dans les nappes de synthétiseur.

 

Pochette recto et verso de l’album « I should coco » (1995). Le dos de pochette est très punk dans l’esprit avec ses titres écrits à la main comme des graffitis sur un mur et avec la bouteille de bière à la main.

 

Ce premier album est dominé par des chansons courtes et nerveuses, souvent bâties sur trois accords, ce qui a parfois fait qualifier ce disque de post-punk. C’est particulièrement vrai pour des chansons comme « Caught by the fuzz », « Loose it », « Sitting up straight », « I’d like to know » ou « Strange Ones ». Mais plusieurs chansons annoncent déjà une volonté d’explorer des voies musicales plus diversifiées.
C’est le cas de « She’s so loose », déjà mentionnée, avec sa rythmique à la guitare acoustique. « Time », qui tire un peu sur le blues et « Time to go », avec son inspiration country, sortent également du moule post-punk. Mais c’est surtout le cas de « Sofa (of My Lethargy) », une chanson de presque 6 minutes au tempo langoureux qui colle parfaitement avec son titre. On y trouve la première intervention notable du futur quatrième membre du groupe. En effet, à ce stade celui-ci ne se compose que de trois membres : Gaz Coombes, Mick Quinn (basse) et Danny Goffey (batterie). Mais le frère de Gaz, Robert Coombes, vient donner un coup de main sur certaines chansons en jouant des claviers. Sur « Sofa (of My Lethargy) », ses nappes de synthé créent une ambiance très suggestive et apportent une couleur presque psychédélique à la musique. A partir du deuxième album, la présence de Robert Coombes va prendre de plus en plus d’importance, certaines chansons seront d’ailleurs créditées « Supergrass and Robert Coombes ». Mais ce n’est qu’en 2002 qu’il deviendra officiellement membre du groupe et qu’il apparaîtra sur les photos des pochettes. Son impact sur la musique va peu à peu devenir déterminant.

Supergrass enfin à quatre. De gauche à droite, Mick Quinn (basse), Danny Goffey (batterie), Gaz Coombes (guitare et chant) et Robert Coombes (claviers)

 

En attendant, le groupe enregistre son premier album de la même manière qu’ils répétait dans la chambre de Gaz Coombes : en jouant vite et fort. En studio, les trois copains tentent de reproduire cette énergie primale du garage rock et, ma foi, ils y réussissent parfaitement. Même la chanson la plus sophistiquée du disque, « Sofa (of My Lethargy) », a été enregistrée dans les conditions du live, en une seule prise, avec tout le groupe jouant ensemble, accompagné du producteur Sam Williams qui tenait la basse et d’un de ses amis à l’orgue Hammond. « We made I Should Coco so fast because we wanted to catch the energy and excitement of the songs on tape, and do it before the money ran out! »

Même pour son quatrième album Supergrass continue à enregistrer en partie ses chansons à la maison… mais avec un peu plus de matériel qu’aux débuts du groupe.

 

Avec le succès de ce premier album, l’argent va couler à flot et il ne sera plus question, au moins pour un temps, d’être à cours de d’oseille. Ce qui n’empêche pas le groupe de choisir d’intituler son second album: « In it for the money ». Le titre avait déjà été utilisé par Frank Zappa trente ans plus tôt (pour cet album de 1968 dont la pochette pastichait celle de Sgt Pepper’s). En tout cas une nouvelle illustration de l’esprit provocateur et rigolard des trois Supergrass.

Des rigolos, les trois petits jeunes de Supergrass ? En tout cas au début !

 

Mais si l’esprit demeure, la musique de ce deuxième album montre une maturité que les clowneries des trois hurluberlus ne laissaient jusque là guère augurer.
Dès la première chanson, qui porte le titre de l’album, le ton est donné : une note d’orgue s’élève lentement, sombre, bientôt rejointe par les cymbales et un arpège de guitare. Puis la voix de Gaz Coombes arrive, comme une lamentation, et pose sur ce mur du son en construction une mélodie éthérée. Peu à peu , au fur et à mesure que tous les instruments se superposent, le morceau devient de plus en plus sauvage. Il garde une structure simple mais la mélodie est très entraînante et les arrangements de tout beauté : une section cuivre vient souligner le refrain, mais dans le lointain, comme pour ne pas trop s’imposer. La fin du morceau est une coda qui s’interrompt brutalement, en plein milieu d’une mesure, juste un instant avant que l’auditeur ait le temps de songer que ce morceau ne semble déboucher sur rien.
Le coup de la chanson coupée au milieu d’une mesure n’est pas d’une originalité folle. Je me souviens l’avoir entendu pour la première fois sur un album de Deep Purple datant de 1969 (l’album s’appelle « Deep Purple » et la chanson « Chasing Shadow »). Mais cela interpelle l’auditeur et le ramène à la réalité : qu’est-ce qu’une chanson de rock sinon une construction obtenue par l’addition d’instruments. Un artefact dont l’auteur a le pouvoir de vous priver juste en coupant le son.
A la fin de ce premier morceau très tendu, le silence laisse un mince espoir de pouvoir souffler. C’est sans compter sur ces diables d’anglais qui enchaînent avec la chanson la plus violente du disque : « Richard III ». C’est le morceau qui rappelle le plus le style du premier album. Un morceau de pur métal, lourd et rapide mais néanmoins très mélodieux, en particulier grâce à son refrain, duquel surnagent des chœurs à la Beach Boys, et grâce aux notes de synthétiseur aériennes qui annoncent le break et le solo de guitare.
Après une chanson un peu plus commune (« Tonight »), le groupe enchaîne quatre chansons si mélodiques que chacune aurait pu donner lieu à un single… Ce qui tombe bien puisque ce fut le cas de trois d’entre elles : « Going Out », « Late in the Day » et « Sun Hits the Sky ». Sur cette dernière, toute la partie finale est une longue fugue instrumentale sur rythme de percussions au rythme hypnotique et sur fond de nappes de synthétiseur. « Richard III », morceau évoqué un peu plus haut, est le quatrième morceau de l’album a avoir eu les honneurs d’une parution en single. A mon humble avis, trois autres chansons du disque auraient amplement mérité le même sort : le très entraînant « G-song », sur lequel Gaz Coombes chante presque comme un crooner, « You can see me », le genre de chanson qu’il vaut mieux éviter d’écouter le matin en se rasant car on est sûr de l’avoir en tête pendant des heures, et enfin le très paisible « Hollow little reign », également du genre à vous accrocher dès la première écoute.

Gaz Coombes, leader, chanteur et guitariste de Supergrass

L’album recèle (au moins) deux autres surprises. D’abord, un morceau très doux, presque folk, qui annonce le virage que prendra le groupe huit ans plus tard avec l’album « Road to Rouen ». Mais ce qui ne sera qu’à moitié réussi sur l’album de 2005 est ici atteint à la perfection : une sorte de folk réduit à une guitare acoustique, une nappe de synthétiseur et une voix qui vous emporte dans une mélodie envoutante. Le refrain n’ajoute qu’une basse et des chœurs discrets. L’économie de moyen caractérise assez bien le style Supergrass. Hormis son batteur, digne émule de Keith Moon (le voir sur scène est un spectacle à lui tout seul), les autres musiciens ne font jamais dans la démonstration. Gaz Coombes est un très bon guitariste rythmique mais le solo n’est pas sa spécialité. Il y en a peu sur ses chansons, souvent très courts, mais toujours inventifs.

 

Danny Goffey, le batteur très explosif de Supergrass. Il éclate une bonne dizaine de baguettes par concert.

L’autre morceau surprenant du disque s’intitule « Sometimes I Make You Sad ». C’est lui qui clôt l’album. Les percussions sont faites par les trois musiciens au moyen de bruits de bouche (presque du « human beat box ») tandis que le seul instrument audible est un synthétiseur qui ressemble à un orgue de barbarie, sauf sur le solo de guitare, qui a été volontairement accéléré pour sonner comme une mandoline. Une telle description pourrait donner le sentiment que le groupe a pondu vite fait un délire pour remplir son album. Il n’en est rien. Là encore, la mélodie est époustouflante et le travail chant / choeurs est remarquable.
Cette chanson est à l’image de tout l’album, non pas par son côté foutraque, qui évoque plutôt l’album précédent, mais par cette volonté affichée de ne pas se contenter de reproduire la recette de « I should coco » (les brûlots sur trois accords) et d’explorer toutes sortes de voies musicales nouvelles tout en gardant une identité très forte. Les trois (et demi) musiciens de Supergrass ne donnent jamais l’impression de faire les « beaux » en incorporant dans leur musique des éléments discordants, des changements de tempo, des influences psychédéliques ou folk. Ils font une musique qui, au moins sur ce disque, est d’une honnêteté absolue. Tout le contraire, par exemple, des Rolling Stones massacrant le reggae sur la chanson « Cherry oh baby » (album « Black and blue », 1975). Tout le contraire aussi du programme annoncé dans le titre : « In It for the Money ». La vérité est qu’ils sont là pour le plaisir de faire de la musique et que leur plaisir est sacrément communicatif.

Un dernier mot sur le qualificatif de brit pop, qui est souvent associé à Supergrass. Ils ont eu le malheur d’émerger sur la scène musicale à peu près au même moment que Pulp, Blue et Oasis. Pourtant, le terme de brit pop s’applique assez mal à eux. Certes, la délimitation entre rock et pop est floue (et ce depuis les Beatles, voire depuis l’invention du Doo Wop), mais pour ce qui est de Supergrass, même si leurs influences sont variées et qu’ils ont aussi bien fait des chansons punk que des berceuses (comme « Mama & Papa », sur l’album « Supergrass 3 ») l’esprit est rock à cent pour cent.

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