SUPERTRAMP – CRIME OF THE CENTURY

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En 1974, avec la sortie de l’album « Crime of the Century », Supertramp joue son va-tout.
Le groupe est encore littéralement inconnu alors qu’il a déjà de nombreuses années d’existence, deux albums à son actif et l’expérience de plusieurs tournées en Europe et aux États-Unis. Mais le succès n’a encore jamais été au rendez-vous. Même leur dernière tentative de single, « Land Ho » / « Summer Romance » (mars 1974), n’a accouché que d’un flop.
Rien n’y a fait. Ni le soutien financier du milliardaire hollandais Stanley August Miesagæs qui, enthousiasmé par le talent de Rick Davies, lui avait offert de financer la constitution d’un groupe. Ni le recrutement grâce à une petite annonce du multi-instrumentiste Roger Hodgson, surdoué, capable de composer des mélodies accrocheuses et doté d’une voix céleste. Ni, enfin, d’importants remaniments dans le personnel du groupe, avec les départs successifs de Richard Palmer (chant et guitare), de Robert Millar (batterie et percussions), de Dave Winthrop (flûte et saxophone), de Frank Farrell (basse) et de Kevin Currie (batteur qui était déjà le remplaçant de Millar, parti un peu plus tôt) et l’arrivée de trois nouveaux musiciens au cours de l’été 1972 : Dougie Thomson (basse), Bob Siebenberg (batterie) et John Helliwell (saxophone et autres instruments à vent). Cette composition allait rester stable jusqu’en 1983 et constituer l’âge d’or du groupe, mais à ce moment là, rien encore ne pouvait le laisser supposer.

supertramp-1974

Supertramp dans sa composition la plus classique, de gauche à droite : Bob C. Bernberg, Rick Davis, Roger Hodgson, Dougie Thompson et John Anthony Helliwell.

Pour réussir à percer, Supertramp a même opéré des changements assez nets de style musical entre son premier et son troisième albums.
Le premier – sans titre – se caractérisait par son très british, oscillant entre musique folk électrique et rock progressif. Hodgson y chantait sur la plupart des titres. Le disque a été qualifié par un critique de la revue Rock and Folk de « délicat, porté par les progressions rythmiques, le choix méticuleux des timbres et un talent mélodique évident ».
Le deuxième album, intitué « Indelibly stamped » avait opté pour une approche beaucoup plus blues et empreinte de sonorités plus américaines. Rick Davis y était devenu le principal chanteur. Quant à sa pochette, elle avait volontairement été choisie provocatrice afin de ne pas apparaître totalement anodine, comme celle de l’album précédent : on y voyait en gros plan la poitrine nue d’une femme couverte de tatouages. Hélas, la pochette fut davantage remarquée que la musique et l’album ne reçut pas de très bonnes critiques. Il comporte néanmoins quelques très bon morceaux, dont « Travelled », « Rosie had everything planned » ou « Friend in need ». Cette dernière chanson, ainsi que le titre intitulé « Forever » étaient déjà très proche dans leur sonorité et leur mélodie de ce que Supertramp allait devenir avec l’album suivant. Ce sont toutefois les deux seuls morceaux de l’album qui évoquent le Supertramp de la période classique.

SUPERTRAMP-Indelibly_Stamped« Crime of the Century » marque en effet une nouvelle rupture stylistique. Supertramp adopte avec cet album un style original qui va demeurer le sien jusqu’à l’album « Brother Where you bound », paru onze ans plus tard. Sa musique n’est ni vraiment du rock progressif, ni de la simple pop soignée, mais un subtil dosage entre les deux. Elle inclut même des passages très blues, comme sur la chanson « Bloody Well Right » (ou, de manière encore plus évidente, sur « Poor Boy » et « Just a normal day », qui figurent sur l’album suivant) ainsi que des envolées très rock (par exemple les parties rapides des chansons « School » et « Rudy ») ou des parenthèses lyriques aux arrangements orchestraux presque grandiloquents (« Asylum », « Crime of the Century »).

On a souvent reproché à Supertramp, notamment du point de vue de la critique musicale, son côté trop léché, trop commercial. Jean-Marie Leduc et Jean-Noël Ogouz qualifient par exemple sa musique de « pop légère » dans leur ouvrage « Le Rock de A à Z ». Pour François Caron, dans le « Dictionnaire du Rock » (sous la direction de Michka Assayas), c’est une « musique progressive sans éclat ». Il est indéniable que leur musique n’a rien de révolutionnaire, voire de simplement audacieux, encore moins de provocateur. Mais l’alchimie à laquelle les cinq musiciens sont parvenus à partir de l’album « Crime of the Century » est si équilibrée, si évidente, qu’elle en devient pourtant unique et reconnaissable entre tous. Supertramp est un groupe sans véritable postérité. Il n’a eu aucun imitateur et aucun successeur (du moins aucun qui ait réussi à atteindre la célébrité). Et pourtant, quelques notes suffisent pour identifier le groupe : outre leur musique si personnelle, cela est aussi du aux timbres de voix très particuliers de Rick Davis et, surtout de Roger Hodgson. Mais aussi à l’utilisation fréquente du piano wurlitzer, au jeu de saxophone très typé de John Anthony Helliwell et enfin à une production limpide réalisée par Ken Scott. C’est lui qui produit cet album et le suivant, le groupe décidant ensuite de prendre sa destinée en main mais en continuant à appliquer méthodiquement la recette de Ken Scott.

« Crime of the Century » s’ouvre et se conclut par les mêmes notes d’harmonica évoquant la célèbre musique d’Ennio Morricone « L’Homme à l’harmonica », tirée du film  « Il était une fois dans l’Ouest ». Entre les deux, huit chansons abordent, dans une grande variété de genres musicaux, mais avec une très grande unité stylistique, des thèmes qui sont tous liés à l’aliénation et empreints d’une noirceur parfois ironique. Sont ainsi évoqués la faillite de l’école (dans les chansons « School » et « Bloody well right »), la folie et le repli sur soi (« Asylum » et « Hide in your shell ») ou l’errance (« Rudy »). S’il ne s’agit pas à proprement parler d’un concept album, on peut au moins le qualifier de disque à thème.
Par rapport au disque précédent, cet album adopte une précision et une propreté de la production sonore qui l’éloignent des influences blues-rock et qui peuvent s’expliquer par la volonté des membres du groupe de ne pas gaspiller leur dernière cartouche. Fin 1973, Supertramp avait perdu le soutien du milliardaire Stanley August Miesagæs. A cours de finance, les musiciens avaient du vendre une partie de leurs instruments. Roger Hodgson s’apprêtait à quitter le groupe pour entreprendre un grand voyage initiatique en Inde. C’est alors que leur parvint une lettre du responsable d’A&M qui leur annonçait que leurs dernières maquettes lui avaient bien plu et qu’il aimerait qu’ils en enregistrent une nouvelle version. Le résultat dépassa toutes leurs espérance. L’album se vendit par millions et se classa dans le Top 5 au Royaume-Uni et dans le Top 40 aux États-Unis. Il figure aujourd’hui dans ne nombreux classements des meilleurs disques de tous les temps (Geoff Edwards va jusqu’à l’inclure parmi les 10 meilleurs albums de l’histoire du rock tandis que la liste établie par des critiques anglo-saxons (« The World Critic List ») le classe 108ème sur 200).

Doit-on en tirer une morale du genre : il faut savoir persévérer dans l’effort et apprendre de ses erreurs, ou bien « Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage » ?
Ce qui est sûr c’est qu’avec ce disque, Supertramp avait enfin trouvé sa voie et qu’il allait l’explorer pendant dix années avec une constance et un succès colossal.

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