THE DOORS – THE DOORS (1967)

J’avais un copain qui prétendais que le meilleur album d’un artiste était toujours son premier album. Il citait, pour en convaincre son auditoire, les exemples du Velvet Underground, des Clash, de Pink Floyd et de je ne sais plus quel autre groupe que je ne connaissais pas. Cette anecdote date de la fin des années 80. Ce type a disparu de mon existence peu après – j’imagine qu’il a du déménager, ou bien c’était moi ?
Si son axiome m’a toujours paru excessif, je n’ai cependant jamais cessé d’y penser. Bien sûr, il suffit de se dire que les cas des Beatles, des Rolling Stones, de David Bowie ou de Genesis invalident totalement cette théorie : non seulement le premier album de tous ces artistes est loin d’être le meilleur de leur carrière, mais on peut même affirmer qu’à peu près rien dans ces quatre disques ne pouvait laisser supposer la carrière que feraient ensuite leurs auteurs. Toutefois, régulièrement des contre-exemples se sont offerts à ma réflexion : le premier album de King Crimson, celui des Moody Blues, de Chicago, des B52’s, de Led Zeppelin, des Pretenders, de Dire Straits, de Mike Oldfield, de Metallica ou de Police (pour citer des artistes très connus et très différents) sont considérés par beaucoup – y compris par moi-même dans plusieurs des exemples cités – comme le meilleur album de leurs discographies respectives. Bien sûr, cela peut se discuter : King Crismon, Led Zeppelin ou Police, notamment, ont sorti d’autres albums de grandes qualités.
Mais, et c’est le second arguments qu’utilisait ce copain dont je parlais au début, lorsqu’un album ultérieur paraît meilleur que le premier, c’est bien souvent parce qu’il en reprend la base et se contente de la peaufiner. Autrement dit, Led Zeppelin II n’est qu’une version améliorée de Led Zeppelin I, comme Ride The Lightning n’est que la mise au propre du somptueux brouillon qu’est Kill’em all, ou Lark’s tongue in Aspic un simple tentative de dépasser In the Court of the King Crimson.
Là encore, la hiérarchisation est affaire de goût personnel, voire d’humeur (mon album préféré de tel ou tel groupe n’est pas le même tous les jours), mais il y a dans cette affirmation, au-delà de son caractère provocateur, une étincelle de vérité que je n’ai jamais réussi à étouffer complètement.
Il y a même quelques groupes pour lesquels le fameux axiome s’applique à la perfection : les Doors est à mon sens le plus représentatif d’entre eux.

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Les Doors ont sorti six albums (du moins dans la configuration classique du groupe, c’est-à-dire avec Jim Morrison au chant). Les trois premiers (« The Doors », 1967 ; « Strange Days », 1967 aussi ; « Waiting for the sun », 1968) peuvent être considérés comme formant une sorte de trilogie : ils correspondent à la période « psychédélique » du groupe. Les Doors n’ont jamais à proprement parlé été un groupe psychédélique mais sur ces trois albums on trouve indubitablement quelques influences du rock psychédélique (par exemple dans des chansons comme « End of the night », « Strange days » ou « The Unknown soldier »). Il faut dire que la Californie était un haut lieu de ce mouvement culturalo-musical. D’autre part, le nom même de « Doors » était emprunté au livre d’Aldous Huxley « The doors of perception ». Dans ce livre paru en 1954, l’auteur anglais racontait son expérience d’ingestion de mescaline et donnait une vision assez positive de l’élargissement spirituel qu’il en avait ressenti. La drogue fut donc un élément consubstantiel à la musique des Doors, en tout cas dans cette première phase de leur carrière, l’alcool ayant ensuite pris le pas sur la drogue.

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En 1969, les Doors ont publié un quatrième album étrange : « The Soft Parade ». Sa production très différente des trois albums précédent, incluant notamment une section rythmique de cuivre et des instrumentations orchestrales sur certains morceaux, ainsi que les vives dissensions entre les membres du groupe sont probablement responsable du fiasco artistique. Hormis les chansons « Touch me », « Wishful Sinful » et « The Soft Parade », qui sont d’un assez bon niveau bien que d’un style très inhabituel pour les Doors, l’album est assez pauvre, avec certaines chansons très répétitives. Même sa pochette est ratée!

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Les deux derniers albums sont marqués par un virage blues assez marqué, surtout sur le dernier, « L.A. Woman », dans lequel il ne reste plus grand-chose de ce qui avait fait l’originalité des Doors. Ils sonnent alors comme l’un de ces innombrables groupes de blues qu’a enfanté l’Amérique et qui n’ont pas laissé grand trace dans l’histoire. L’album est sauvé par trois très bonnes chansons : « Riders on the storm », « Love her madly » (la seule qui rappelle un peu les Doors des débuts) et la chanson titre.

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Reste le cinquième album, « Morisson Hotel », paru en 1970, qui est à mon avis le seul pouvant rivaliser avec les deux premiers albums du groupe en terme de qualité, bien que dans un style très différent. Si la part des chansons blues rock y est importante (« Roadhouse blues », « You make me real », Maggie McGill »), on y trouve encore des compositions plus typiques des Doors, comme « Blue sunday » ou « Waiting for the sun » (qui, pour quelque étrange raison, ne figure donc pas sur l’album du même nom !). A part deux chansons plus faibles (« Land Ho » et « Ship of fools », à nouveau très répétitives), l’ensemble du disque est d’un très bon niveau et se laisse écouter avec plaisir. On reste toutefois loin de l’enthousiasme et de l’excitation procurés par le premier album.
Ce premier album est d’abord remarquable par son économie de moyens. Le groupe ne possède par exemple même pas de bassiste (c’est Ray Manzarek qui fait la basse sur son orgue, sauf sur certaines chansons où un bassiste de studio est employé). L’album est enregistré en six jours ; cela peut paraitre beaucoup comparativement à la douzaine d’heures allouée aux Beatles pour mettre en boîte leur premier album, mais c’était en 1962 ; pour l’album « Revolver », enregistré presque au même moment que le premier album des Doors, les Beatles ont réservé un studio pendant presque sept semaines et pour la seule chanson « Good vibrations », les Beach Boys ont eu besoin de 22 sessions de studio réparties sur neuf mois (photo ci-dessous).

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Le fait que les Doors fussent alors un groupe encore inconnu explique en grande partie la rapidité d’enregistrement de l’album, mais cela provient aussi du fait que le groupe avait rôdé une bonne partie des chansons sur scènes depuis des semaines et qu’il n’avait plus qu’à les jouer en studio, quasiment à l’identique. Cet album fut enregistré quasiment dans des conditions live. Une des quatre pistes de la bande magnétique, prévue pour les overdubs, ne fut presque pas utilisée. Enfin, alors que tous les groupes de rock, en cette fin d’année 1966, commencent à introduire des orchestrations complexes, à tenter de mélanger le rock avec du jazz, de la musique classique ou des influences orientales et à faire exploser le carcan des chansons de trois minutes, les Doors écrivent des ritournelles assez simples, très classiques dans leur construction et, hormis « Light my fire » et « The End », aucune chanson ne dépasse trois minutes trente.
Pourtant, dès sa parution, l’album provoque un séisme dans le monde du rock. Mais la révolution n’est pas dans la forme. Elle est dans le fond. Les influences musicales sont riches, mais elles restent discrètes. Le rythme de « Break on through » s’inspire de la bossa-nova mais le choix de se limiter aux instruments traditionnels du rock (guitare, orgue et batterie) ne met pas cette origine en évidence, il fait juste de ce morceau une chanson terriblement entraînante. Ray Manzarek a une formation de piano classique qui ressort un peu dans les lignes d’orgues virevoltantes de « Light my fire ». John Densmore a appris la batterie en écoutant des disques de jazz, ce qui donne à son jeu une finesse et une légèreté que beaucoup de groupes de rock n’ont pas à cette époque.
Mais plus que par sa richesse musicale, c’est surtout par la profondeur de ses paroles et par l’attitude sans concession de son leader Jim Morrison, que le groupe s’impose.

Tout le monde connaît l’histoire du fameux concert à Miami où Morrison est arrêté sur scène pour avoir fait semblant de faire une fellation à Robbie Krieger et pour s’être soi-disant masturbé sur scène (ce qu’aucun témoin ni aucune photo n’a jamais pu accréditer). Ce genre de provocation est alors inadmissible aux Etats-Unis.

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A cette  époque, les ligues de vertu ne rigolent pas, surtout dans les Etats du Sud. Deux ans plus tôt, la pochette de l’album des Mamas and Papas « If You Can Believe Your Eyes and Ears » avait été censurée pour la seule raison qu’on apercevait dans le coin de la photo (prise dans une salle de bain) une cuvette de WC, élément jugé indécent. Une deuxième pochette avait été publiée, dans laquelle l’infâme cuvette était masquée par un rectangle, mais les ligue de moralité avaient encore protesté contre le fait que les quatre membres du groupes entassés dans la baignoire pouvaient laisser suggérer une activité lubrique. Un large cache noir avait donc été ajouté pour masquer la baignoire.

If You Can Believe Your Eyes and Ears (1) If You Can Believe Your Eyes and Ears (2) If You Can Believe Your Eyes and Ears (3)

Certes, l’affaire Mamas and Papas datait de 1966 alors que l’incident du concert des Doors s’est produit en 1969. Entre les deux, 1968 est passé par là et la liberté sexuelle a commencé à se répandre. Mais, dans ce domaine, l’Europe est bien plus en avance que les Etats-Unis. Par exemple, la pochette de l’album Blind Faith (photo ci-dessous), sorti en août 1969, fut censurée aux Etats-Unis. Par ailleurs, même en décembre 1968, date de la sortie de l’album des Rolling Stones « Beggars Banquet », les esprits n’étaient pas mûrs pour montrer une cuvette de WC sur une pochette de disque. La célèbre pochette de l’album fut censurée tant en Europe qu’aux Etats-Unis.

BLIND FAITH - Blind faith ROLLING STONES - Beggars_banquet
Donc, les provocations de Jim Morrison étaient prises au sérieux par les autorités. Suite à son arrestation de mars 1969, il fut poursuivi pour quatre chefs d’inculpation : « comportement indécent », « nudité publique », « outrage aux bonnes mœurs » et « ivresse publique ». Le procès se tint en août 1970 et Morrison écopa de huit mois de prison avec sursis et d’une amende de cinq cents dollars pour les deux seuls chefs d’inculpation finalement retenus contre lui : « nudité publique » et « outrage aux bonnes mœurs ». Ce qui est curieux, c’est que l’accusation de nudité publique ne put jamais être prouvée alors que Morrison ne dissimula pas qu’il était pété comme un coing, ce fut même l’un des éléments de sa défense : il ne se souvenait de rien car il était trop bourré. Pourtant, il ne fut pas condamné pour ivresse publique.

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Mais si ce genre de provocations, dont Morrison était coutumier, anticipe avec six années d’avance celles du mouvement punk, elles ont le tort, quarante ans plus tard, d’occulter le caractère profondément subversif du chanteur. Ainsi, ce même soir de mars 1969 à Miami, il déclara à la foule : « You’re all a bunch of fuckin’ idiots ! Lettin’ people tell you what you’re gonna do ! Lettin’ people push you around ! How long d’ya think it’s gonna last ? How long are you gonna let it go on ? […] How long ? Maybe you like it, maybe you like being pushed around… Maybe you love it, maybe you love gettin’ you face stuck in the shit… […] You love it, don’t ya ? You love it. You’re all a bunch of slaves ! » (« Vous êtes tous une bande de putains d’idiots ! À laisser les gens vous dire quoi faire ! À laisser les gens vous bousculer ! Combien de temps ça va encore durer, à votre avis ? Combien de temps est-ce que vous allez laisser continuer ça ? […] Combien de temps ? Peut-être que vous aimez ça, peut-être que vous aimez qu’on vous bouscule… Peut-être que vous adorez ça, peut-être que vous adorez qu’on vous mette la tête dans la merde… […] Vous adorez ça, n’est-ce pas ? Vous adorez ça. Vous êtes tous une bande d’esclaves ! ». Quelques mois plus tard, à une époque où il ne dessoulait quasiment jamais, il se justifia en déclarant que l’alcool lui permettait de pouvoir discuter avec les cons, y compris lui-même.
Voici une autre anecdote qui résume bien le personnage de Morrison : le 17 septembre 1967, le groupe passe dans la très populaire émission télévisée Ed Sullivan Show où il interprète notamment « Light My Fire ». La direction d’antenne exige cependant la modification du vers « we couldn’t get much higher » (« on ne pourrait pas planer plus haut ») susceptible de choquer l’Amérique bien-pensante. Morrison fait semblant d’accepter mais une fois sur scène il chante quand même les paroles originales, ce qui entraîne le bannissement définitif du groupe par Ed Sullivan.

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Tout le monde sait que Morrison était un écorché vif, c’est devenu un lieu commun et cela explique en particulier l’espèce de culte qui s’est mis en place autour de sa tombe au cimetière du Père Lachaise. C’était aussi quelqu’un qui était très cultivé, l’un des rares rockers de cette époque qui était diplômé de l’université. Voici ce que dit à ce sujet l’article de Wikipedia :

« En 1962, il s’inscrit au Saint Petersburg Junior College dans deux cursus qui le marqueront profondément : d’une part, un cours sur la « philosophie de la contestation », qui lui permet d’étudier Montaigne, Jean-Jacques Rousseau, David Hume, Jean-Paul Sartre, Alexandre Jeannin et Friedrich Nietzsche ; d’autre part, un cours sur la « psychologie des foules » inspiré de l’ouvrage de Gustave Le Bon « La Psychologie des foules ». Morrison se montre, dans ce cours, très brillant. Le professeur James Geschwender reste stupéfait devant ses connaissances. Il maitrise parfaitement non seulement l’ouvrage de Gustave Le Bon, mais aussi Sigmund Freud et Carl Gustav Jung. Les autres étudiants, complètement dépassés, assistent, stupéfaits, à des dialogues entre le professeur et Morrison, lesquels tentent d’incorporer l’apport de la psychanalyse à la réflexion de Le Bon. Dans son mémoire final, s’appuyant sur l’idée jungienne de l’inconscient collectif, Morrison évoque l’idée de névroses touchant de nombreuses personnes dans un groupe (des « névroses sociales », si l’on ose dire) et spécule sur la possibilité de traiter ces névroses par des thérapies de groupe. James Geschwender déclarera plus tard que ce mémoire « aurait pu devenir une thèse solide ». »
Cette culture, cet attrait pour la psychanalyse et ces préoccupations socio-psychologiques se retrouvent dans les texte des chansons des Doors. L’exemple le plus connu en est bien entendu le texte de The End, dans lequel Morrison évoque le complexe d’Œdipe, non sans formuler la chose à sa manière provocatrice habituelle : « « Father. Yes son? I want to kill you. Mother, I want to fuck you all night long ».
Cependant, contrairement à une croyance répandue, Morrison n’est pas l’auteur de tous les textes des Doors. Celui de Light My fire, par exemple, a été écrit par Robbie Krieger, le guitariste, qui fut l’autre principal compositeur du groupe.

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L’importance de Robbie Krieger dans le groupe n’est pas aussi manifeste qu’elle le devrait car Jim Morrison avait insisté pour toutes les chansons soient créditées aux quatre membres du groupe (et il en alla ainsi également sur les deux albums suivants ; ensuite, les tensions au sein du groupe et le fait qu’a son insu les droits de la chansons Light my fire eussent été vendus pour une publicité de la marque de voitures Buick amenèrent Morrison à revenir sur cette décision : sur les albums suivants, les crédits des chansons sont nominatifs et confirment l’importance de Robbie Krieger). Son rôle apparaît parfois secondaire, surtout sur les deux premiers albums car son jeu de guitare est discret – moins flamboyant que le jeux d’orgue de Manzarek – mais des riffs comme ceux de « Love me two times », « Hello I Love you » « My eyes have seen you » ou l’impressionnant solo de « Five to one » témoignent du fait qu’il est un instrumentiste de premier plan.

Personnellement, j’ai découvert les Doors assez tard. Je me rappelle précisément les circonstances de cette épiphanie. Elle s’est déroulée en trois étapes :
– été 1984, je suis en Italie, dans un camping. Une bande de jeunes chevelus à scooter occupent un ensemble de tentes miteuses et portent tous des T shirts The Doors. Ils passent les journées à écouter en boucle les albums du groupe sur des petits magnétophones à piles qu’ils trimballent partout avec eux. Le son est trop pourri pour que je puisse apprécier la musique, mais leur attitude cool me séduit.

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– environ un an plus tard, le film Apocalypse Now ressort à Paris. Je décide d’aller le voir sur le plus grand écran de la capitale, au cinéma Gaumont Parnasse. La musique de la scène d’intro du film (il s’agit de la chanson « The End », pour ceux qui ne l’ont jamais vu) m’hypnotise totalement. A la fin du film, je ne réussi pas à voir de qui est cette chanson. Le générique s’étend sur 10 minutes, comporte 14784 noms et j’ai du manquer la bonne ligne. Mais, bizarrement, je suis convaincu qu’il s’agit des Doors. Ai-je été influencé par mon premier contact avec les hippies italiens ?

– Je ne sais pas. Mais je décide d’aller à la médiathèque de la Courneuve, où j’emprunte l’album « The Doors ». C’est une révélation. Durant les mois suivants, je l’écoute continuellement. La découverte des albums suivants, un peu plus tard, est une relative déception. Ils ne sont pas mauvais mais aucun n’égale ce premier album.
Mon copain de fac aurait-il eu finalement raison ?

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Il faut que j’ajoute un petit complément à propos des histoires de pochettes de disque qui montrent une salle de bain.

En 1975, le groupe de hard rock anglais UFO a publié l’album « Force it », dont la pochette témoigne du chemin parcouru depuis la censure qui s’était abattue sur l’album des Mamas and Papas 9 ans plus tôt ou sur celle de Beggars Banquet sept ans plus tôt.

UFO - Force it

Mais si l’on parle de la pochette de l’album « Back to the shit », de Millie Jackson, sorti en 1989 (rien que le titre fait déjà fort!), on constate qu’on a décidément changé d’univers :

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