AC/DC – LET THERE BE ROCK (1977)

LET THERE BE LIGHT

Je dois confesser que j’ai longtemps eu une répulsion irrationnelle pour AC/DC. Enfin, par longtemps je veux dire jusqu’à mes 15 ans.
Tout avait commencé quand j’avais huit ou neuf ans. J’avais vu en vitrine de la librairie de notre quartier (cité Gagarine, à Drancy) un livre consacré aux Rolling Stones. Sur la couverture il y avait une photo d’un Mick Jagger émacié, outrageusement maquillé et arborant un rictus inquiétant. Une autre photo montrait les Rolling Stones échevelés et grimaçant, le visage déformé. Je ne sais pas pourquoi mais ces photos m’avaient choqué. Elles représentaient pour moi toute la violence, la dégénérescence et la dépravation, ou du moins l’image que pouvait alors s’en faire un petit garçon élevé avec une certaine rigueur morale. En effet, mes parents étaient des catholiques fervents de la Fraternité Saint-Pie X de Montseigneur Lefebvre (non, je déconne bien sûr… n’empêche qu’ils avaient certains principes : on ne disait pas de gros mot à la maison, en tout cas pas beaucoup). Je me rappelle que j’étais à l’âge où, pour la première fois, j’avais entendu parler de la drogue et de ses ravages (sans pour autant avoir la moindre idée d’en quoi consistait « la drogue »). Instantanément, en voyant ces photos, la corrélation suivante s’était établie : voilà donc ce que c’est que d’être un drogué.

Pendant des années, ces deux photos m’ont véritablement obsédé. Alors que vers 11 ou 12 ans je découvrais les Beatles, Elvis Presley, Pink Floyd ou Chuck Berry, les Rolling Stones demeuraient un tabou qui ne sauta finalement que vers mes 13 ans, lorsque je découvris qu’ils avaient fait des chansons parfaitement écoutables et loin d’être aussi violentes que ce à quoi je m’attendais. Bon, comme je ne suis pas là pour raconter ma vie et que j’ai déjà narré ma découverte des Rolling Stones dans une autre critique, je renvoie ceux que cela pourrait intéresser à l’article en question.

Pourquoi cette digression sur les Rolling Stones ? Parce que mes premiers contacts avec AC/DC sont exactement de la même nature.
Vers 1980, l’album d’AC/DC « Highway to hell » a cartonné en France (comme partout ailleurs). A cette occasion, des photos d’AC/DC ont fleuri sur les unes des magazines, les affiches de concert, etc, permettant au grand public de découvrir visuellement ce groupe qui demeurait jusque là pour la plupart des gens un simple sigle synonyme de musique violente.
Ces photos de la bande à d’Angus Youg en train de faire les cons, de tirer la langue ou de faire des grimaces, que je trouvent aujourd’hui plutôt marrantes, ont produit sur moi (j’avais alors 12 ans) un effet similaire à celles des Rolling Stones trois ou quatre ans plus tôt. A cette époque, par assimilation, je rejetait en bloc tout ce qui s’apparentait (par la réputation) au hard rock et autres courants de musique violente.

 

LET THERE BE GUITAR

Il a en fait fallu attendre mes 15 ans et mon année de seconde pour que mon blocage à l’égard du hard rock finisse par sauter.
Cela s’est passé en deux étapes. La première fut une cassette que m’avait enregistré mon meilleur copain de l’époque, Marc Serri. Elle contenait, une quinzaine de morceaux de hard rock (du Van Halen, du Scorpions) parmi lesquels quatre ou cinq morceaux d’AC/DC, dont Whole lotta Rosie, Overdose et High Voltage (je ne suis plus certain des autres morceaux). J’ai alors réalisé que le soi-disant hard rock diabolique de ce groupe n’était rien d’autre que du bon gros rock blues joué un peu plus vite et qui groovait terriblement.
La deuxième étape s’est produite à la fin de cette même année, lorsqu’un autre copain, Richard Delouthe, un inconditionnel du heavy metal, m’a posé subrepticement un casque de walkman sur les oreilles en me disant : « Tiens, écoute ça ». Le « ça » en question était le solo de guitare de « Hit the lights », le premier titre du premier album de Metallica.

Comment ce passage musical, peut-être le plus violent jamais enregistré sur disque à cette époque, a-t-il pu m’enthousiasmer au point de faire sauter toutes mes préventions et tous mes préjugés sur ce genre de musique ? Je ne saurais l’expliquer avec certitude. Probablement faut-il y voir le fait qu’entre temps j’étais rentré dans l’adolescence, avec tous les sentiments de rébellions qui vont avec, et que cette musique sauvage incitant au défoulement et à la révolte correspondait au niveau de mes secrétions hormonales.
Mais revenons-en à l’album « Let there be rock », d’AC/DC.

LET THERE BE SOUND

A ma connaissance, il n’est pas souvent cité comme leur meilleur album, contrairement à « Highway to hell », « High Voltage » ou « Back in Black ». Le fait que j’ai découvert AC/DC grâce à des chansons comme « Whole lotta Rosie » ou « Overdose » a contribué à me rendre le disque attachant. D’autant que lorsque j’ai découvert le reste de l’album, j’ai eu un choc à l’écoute de la chanson titre. Avec ses riffs reprenant les gammes de base du rock’n’roll classique et avec son solo final délirant, ce morceau m’a définitivement fait prendre conscience du potentiel d’excitation sans limite que pouvait receler un bon disque de rock.
Quant à « Hell Ain’t a Bad Place to Be » ou « Bad Boy Boogie » (voire « Go down » ou « Dog eat dog », les deux morceaux les plus faibles du disque), ils balancent tous aussi pas mal.

En 1976, AC/DC avait publié le sympathique mais un peu trop commercial et surtout très inégal « Dirty Deeds Done Dirt Cheap ».On y trouvait du très bon (« Problem Child », « Squealer »), du bon (« Ride On », « Dirty Deeds », « Ain’t no fun »), du rigolo (« Big balls ») mais aussi trop de morceaux anecdotiques et surtout un mélange des genres qui empêchait un peu la sauce de prendre. Même la pochette, en tout cas dans sa version internationale, manquait un peu de punch. Vous remplacez les trois personnes de sexe féminin par deux black et un indien et vous avez une pochette de Village People, groupe qui, soit dit en passant, s’est créé à peu près à cette époque.

Entre temps, la vague punk avait déferlé sur le monde et tout un tas de groupes de hard rock (on parlerait bientôt de heavy metal) était en train de fourbir ses armes en Angleterre.

AC/DC voulait retourner à un rock plus séminal et à une plus nette prédominance des guitares.

Mission accomplie. En pleine vague punk, cet album se révèle parfaitement dans l’air du temps, avec ses titres ravageurs et sa texture sonore dégueulasse. Ce son sale a été obtenu en enregistrant les chansons quasiment dans les conditions du live. Tous les amplis se trouvaient dans la même pièce. La batterie dans un coin. Le son de la guitare et celui du chant étaient ainsi repris par les micros de la batterie. A un moment, l’ampli d’Angus Young a commencé à fumer à cause d’un court-circuit mais le guitariste a préféré ne pas interrompre l’enregistrement. « There was no way to stop a shit-hot performance for a technical reason like amps blowing up! », a déclaré plus tard George Young, le frère de Angus et producteur du disque,  Résultat : l’album est en fait bien plus punk que la plupart des albums contemporains se revendiquant ouvertement de cette étiquette.

La pochette originale de l’album dans sa version australienne

LET THERE BE ROCK

L’album « Let there be rock » ne se différencie pas de son prédécesseur seulement par sa texture sonore mais aussi par son unité stylistique : tous les titres sont très énergiques et saturés de guitare, à l’exception peut-être du dernier titre, un blues graveleux intitulé « Crabsody in Blues » que la compagnie discographique du groupe a préféré ne pas inclure sur les versions internationales du disque (en effet, « crabs » signifie « morpion »). Aux Etats-Unis et en Europe « Crabsody in blues » a été remplacée par une version courte de « Problem Child » (dont la version normale se trouve sur l’album « Dirty Deeds »). C’est peut-être mieux pour l’unité de l’album dans la mesure où cela permet qu’il se termine sur une note aussi rageuse que son commencement et son milieu, mais personnellement j’aimais bien Crabsody in blues, que Bon Scott chante avec une voix volontairement pleine d’intonations perverses.

Je me souviens, maintenant : c’était l’un des titres de la cassette de Marc Serri.
De ces quelques titres qui m’ont fait découvrir AC/DC on peut dire pour terminer un petit mot des textes.

« Overdose » ne parle pas réellement d’une overdose de drogue mais d’une femme (son vrai nom serait Judy King) qui aurait inspiré à Bon Scott, le chanteur, des désirs tellement fort qu’ils ne pouvaient se comparer qu’au manque causé par la drogue et au besoin d’en consommer toujours plus. En matière d’addiction, Bon Scott était assez connaisseur. En dehors de son addiction au sexe, il faisait régulièrement usage de diverses drogues (il aurait même survécu à une overdose d’héroïne en 1975) et était surtout un très gros buveur, ce qui finit par lui couter la vie lorsqu’en 1980 il mourut étouffé par ses vomissures dans une Renault 5, à Londres, après une nuit de beuverie.

« Whole lotta Rosie » raconte une autre expérience sexuelle de Bon Scott, cette fois-ci avec une Tasmanienne obèse appelée Rosie. La chanson fournit ses mensurations 42 pouces de tour de poitrine (107 cm), 56 pouces de tour de fesse (142 cm) et un poids de 120 kg ! Mais loin de la dénigrer, Bon Scott en fait une bête de sexe et le meilleur coup qu’il ait expérimenté de sa vie. Dans une interview il raconte que la fameuse Rosie l’aurait dragué en lui disant qu’elle s’était déjà tapé 28 célébrités. Au lendemain d’une folle nuit, il se serait réveillé cloué au mur (« woke up pinned against the wall ») et aurait entendu Rosie soupirer : « 29! »

« Let there be rock » (la chanson) est en fait l’évangile selon Bon Scott, ou plutôt la Genèse revue et corrigée :

In the beginning
Back in nineteen fifty five
Man didn’t know ’bout a rock ‘n’ roll show
And all that jive
The white man had the schmaltz
The black man had the blues
No one knew what they was gonna do
But Tchaikovsky had the news
He said let there be sound
There was sound
Let there be light
There was light
Let there be drums
There was drums
Let there be guitar
There was guitar
Let there be rock

And it came to pass
That rock ‘n’ roll was born

L’allusion à Tchaïkovski est une sorte d’hommage à Chuck Berry et son fameux « Roll over Beethoven ». Bon Scott est allé acheter une bible à la librairie du coin pour pouvoir écrire ces paroles. La Bible ne semble l’avoir inspiré que modérément (le seul élément qui en provienne est la phrase « Let there be light ») mais à coup sûr, avec cette chanson et avec cet album AC/DC a ressuscité le rock.

3 Commentaires

  1. Derek

    C’est également mon album préféré d’AC DC. Merci pour ce superbe article retraçant la découverte de cet album.

    Derek

    Répondre
  2. John Beisner

    Nice article.

    Répondre
    1. ace (Auteur de l'article)

      Thanks

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