PINK FLOYD – A SAUCERFUL OF SECRETS (1968)

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« A saucerful of secrets », paru le 29 juin 1968, est le second album de Pink Floyd. Il s’inscrit dans un contexte très tourmenté de l’histoire du groupe, mais également dans une période décisive pour son évolution et sa maturation.

Le premier album, « The Piper at the gates of dawn », avait été à la fois un succès critique et une réussite commerciale, atteignant la sixième place du classement au Royaume-Uni. Pink Floyd disposait donc désormais d’un important capital de notoriété. Cependant, Syd Barrett, dont l’influence sur ce premier disque avait été plus que prédominante, était maintenant aux abonnés absents, le cerveau cramé par l’abus de LSD.

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Sur « The Piper at the gates of dawn », Barrett avait composé la musique et écrit les paroles de 8 des onze chansons et il était co-auteur de deux des trois dernières. Il était également l’auteur des trois premiers singles du groupe (« Arnold Layne », « See Emily Play » et « Apples and Oranges »). Mais plus encore que son role dans l’écriture, c’est son influence sur le style musical du groupe qui avait été déterminante. Il avait faconné à lui seul la personnalité de Pink Floyd, aussi bien au niveau visuel qu’à celui des thématiques ou des ambiances. Dans le créneau très encombré du rock psychédélique, très en vogue depuis 1966, Pink Floyd s’était ainsi distingué par son subtil équilibre entre le space rock planant (comme sur la chanson « Astronomy Dominé ») et les fabulettes teintées de non sens (comme dans « Bike » ou « The Gnome »). Une chanson toutefois, « Pow R. Toc H. », pouvait laisser entrevoir d’autres teintes sur la palette musicale du groupe, mais comme elle dénotait un peu par rapport au reste du disque, elle fut plutot considérée comme une bizarrerie (avec son titre sans signification et ses curieuses vocalises introductives) que comme l’annonce possible des évolutions à venir.
Bref, dès la fin de l’année 1967, Barrett avait commencé à montrer de sérieux signes de déséquilibre psychique. Il oubliait de venir à des concerts ou bien s’arrêtait de jouer un plein milieu d’un morceau et restait prostré sur sa guitare. Dans un premier temps, il fut doublé d’un guitariste de secours : David Gilmour. Puis, les choses allant en empirant, il fut complètement tenu à l’écart du groupe à partir de janvier 1968.

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L’une des rares photos montrant Pink Floyd avec 5 membres. Syd Barrett semble déjà dans un autre espace-temps tandis que Roger Waters regarde vers l’avant.

Le travail sur le second album était alors à un stade presque embryonnaire. Quelques parties avaient été enregistrées entre aout et octobre de l’année précédente. Le morceau « Remember a day », écrit par Rick Wright un an plus tot mais écarté du premier album avait été retravaillé et mis en boite. C’est l’une des rares chansons de Pink Floyd où l’on puisse entendre Syd Barrett et David Gilmour jouant ensemble, le premier assurant la partie de guitare slide. Une autre chanson, issue des mêmes sessions, permet d’entendre Syd et David ensemble, il s’agit d’une composition de Roger Waters intitulée « Set the Controls for the Heart of the Sun ». Basée sur une rythmique lancinante et vaguement orientalisante, elle s’inspire apparemment d’un recueil de poésies chinoises de la dynastie Tang. Syd Barrett, enfin, avant de disparaitre, avait proposé trois nouvelles chansons : « Scream Thy Last Scream », « Vegetable Man » et « Jugband Blues ». Seule la dernière des trois fut finalisée et incluse dans le second album, les deux autres restant incomplète et/ou inédites durant plusieurs décenies et connues seulement des amateurs de bootlegs. « Jugband Blues », quant à elle, était une sorte de testament où Barrett faisait référence à son éviction du groupe (« And I don’t care if I’m nervous with you ») et à sa folie (« je vous suis très reconnaissant de préciser que je ne suis pas ici »). Lors de l’enregistrement il fit venir dans le studio plusieurs musiciens de l’Armée du salut qu’il avait entendu jouer dans la rue et leur demanda de jouer ce qui leur passait par la tete. Le fait que sur l’album cette chanson soit finalement placée en tout dernier renforce son coté testamentaire, d’autant qu’elle s’achève par une sorte d’appendice sur lequel on entend Barrett, seul à la guitare accoustique, chanter d’une voix d’outre-tombe les absconses paroles suivantes :

« And the sea isn’t green
And I love the queen
And what exactly is a dream
And what exactly is a joke. »

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Sur le verso de la pochette du disque, Syd Barrett n’apparaît pas.

Quelques nouvelles chansons furent ensuite travaillées au cours du mois de janvier, mais Barrett ne participa pas à ces sessions. Il s’agissait des morceaux « Let There Be More Light », « Corporal Clegg » et « See-Saw », les deux premiers étant des compositions de Waters et le dernier de Wright.
L’éviction de Barrett fut annoncée en avril 1968. L’album n’était pas terminé. Personne ne donnait cher de la peau du groupe, qui avait perdu sa principale force créatrice.
Pourtant, les quatre musiciens restants (Gilmour ayant maintenant complètement pris la place de Barrett) retournèrent en studio, enregistrèrent un nouveau single (« Julia Dream » / « It would be so nice ») histoire de gagner du temps et achevèrent l’enregistrement de l’album, qui put paraitre à la fin de l’été.

« A saucerful of secrets » est, logiquement, très différent de son prédécesseur, mais il réussit cependant à s’inscrire dans sa continuité par certains aspects.
Cette continuité tient surtout à certaines textures sonores que l’on retrouve, textures notamment dues à l’orgue de Rick Wright. La présence d’un ultime morceau signé par Syd Barrett (« Jugband Blues ») sert également de trait d’union, de même que l’inclusion du morceau « Remember a Day » que Wright avait composé et qui avait été partiellement enregistré durant les sessions de l’album précédent. Quant aux trois titres composés par Roger Waters, soit ils datent de l’année précédente, comme « Set the Controls for the Heart of the Sun », soit ils conservent des éléments musicaux évoquant « The Piper at the Gates of Dawn », comme l’ambiance loufoque de « Corporal Clegg » ou les mélodies orientalisantes de « Set the Controls » et de « Let There Be More Light ». Cette dernière chanson était d’ailleurs basée sur un riff de basse repris d’une chanson de l’album précédent (« Interstellar Overdrive ») et elle comportait un long solo final très dans le style « space rock ».

Le psychédélisme est donc encore sensible, mais il n’est plus omniprésent et se limite désormais à l’utilisation de rythme hypnotiques (qui deviendront une sorte de marque de fabrique « Floydienne »). En revanche, à l’exception notable de « Let there be more light », le rock a presque complètement déserté ce disque au profit d’une approche beaucoup plus atmosphérique de la musique. C’est particulièrement flagrant sur le morceau titre, qui constitue la première d’un série d’incursions dans la musique contemporaine : véritable fresque d’un quart d’heure en trois parties, sa réussite est de créer une succession d’atmosphères extrêmement suggestives. Le morceau a été composé par l’ensemble du groupe à partir de différentes sections inabouties que Waters et Wright se sont efforcés de relier entre elles. Pink Floyd a ensuite utilisé plusieurs fois cette technique (notamment pour le chef d’œuvre « Echoes »), ce qui a fait dire à Nick Mason, le batteur, dans son livre « Pink Floyd : l’histoire selon Nick Mason » (publié en 2004) que Pink Floyd était très coutumier de la pratique du recyclage des restes. Quoi qu’il en soit, initialement conçue comme un bouche trou destiné à terminer l’album, ce morceau très expérimental en devint le tour de force, lui donna son titre et annonça une période d’exploration musicale tous azimut qui allait se poursuivre sur les albums « More » et « Ummagumma » (tous deux de 1969) et culminer sur le morceau « Atom Heart Mother » (1970).

On a souvent dit qu’avec ce second album, Roger Waters avait pris le leadership du groupe. En réalité, au niveau des compositions, Waters et Wright se partagent la plus grande partie du travail, y compris sur les deux chansons enregistrées lors des mêmes sessions et sorties en single : « Julia Dream » était signée Waters et « It Would Be So Nice » signée Wright.

L’influence de ce dernier est également très importante dans l’interprétation : les parties d’orgues et de piano sont particulièrement prééminentes et, en plus de chanter sur ses propres compositions, Rick Wright assure le refrain sur « Let there be more light ». Waters aussi a beaucoup participé à la conception du disque et l’on peut noter qu’il a abordé pour la première fois l’une des thématiques qui lui tiennent à cœur et qu’il allait par la suite développer longuement : l’antimilitarisme. Le sujet est traité ici sous une forme satirique à travers la chanson « Corporal Clegg », avec son refrain joué au kazoo.

Pink_Floyd-A_Saucerful-watersRoger Waters serait-il en train de s’emparer du leadership du groupe?

David Gilmour, quant à lui, s’affirme comme un membre à part entière même si sa participation à l’écriture reste anecdotique. Il chante sur « Let there be more light », « corporal Clegg » et « A Saucerful of Secrets » et délivre quelques parties de guitare déjà remarquables sur le premier de ces trois morceaux ainsi que sur « Set the Controls for the Heart of the Sun ».

Meme si la participation de Nick Mason semble discrète, c’est sur ce disque que figure la seule chanson du groupe où l’on puisse l’entendre chanter (les refrains de « corporal Clegg ») et son jeu de batterie est nettement plus novateur que sur l’album précédent. Le film « Pink Floyd à Pompeii », où sont interprétés deux chansons de l’album « A Saucerful of Secrets », témoigne de l’importance de sa contribution. Il a d’ailleurs déclaré en 2014 que cet album était son préféré de toute la carrière de Pink Floyd :

“I think there are ideas contained there that we have continued to use all the way through our career. “I think [it] was a quite good way of marking Syd [Barrett]’s departure and Dave [Gilmour]’s arrival. It’s rather nice to have it on one record, where you get both things. It’s a cross-fade rather than a cut.”

Les critiques de l’époque n’ont pas vraiment partagé ce point de vue. La plupart ont trouvé l’album inégal et bien moins intéressant et original que le précédent, mettant la baisse d’inspiration supposée sur le compte du départ de Syd Barrett. Pour Daryl Easlea, critique de BBC Music, l’album comporte de gros points faibles et la chanson « Jugband Blues » est la plus frappante du disque. Pour ma part, je ne suis pas loin de penser qu’il s’agit au contraire de l’une des plus faibles, mais tous les goûts sont dans la nature, même l’absence de goût.
Il est clair que les critiques ont été décontenancées par la rupture entre cet album et son prédécesseur. Le public aussi : cet album a été le seul de la carrière de Pink Floyd à ne pas entrer dans les charts.

Outre la prise de distance par rapport à la musique rock et les incursions dans la musique contemporaine, qui peuvent avoir décontenancé nombre d’auditeurs, l’album « A Saucerful of Secrets » se caractérise aussi par la longueur des morceaux. Là où « The Piper » comportait 11 titres courts (sauf un de près de 10 minutes) ce second disque n’en compte que sept, d’une durée moyenne de presque 6 minutes. Cette tendance se poursuivra également par la suite, avec des titres longs de 15 à 25 minutes comme « Atom Heart Mother », « Echoes », « Shine on you crazy Diamond » ou « Dogs », y compris sur scène où des morceaux comme « Cymbaline », « Embryo » ou A saucerful of Secrets » dépasseront souvent (et allègrement) les vingt minutes.

La maturité de ce second disque et le choix d’avoir rompu avec le style de « The Piper… », ont apporté à Pink Floyd de nouveaux auditeurs. Parmi ces nouveaux auditeurs, figurait un jeune cinéaste, Barbet Schroeder, qui s’enthousiasma à tel point pour ce « rock adulte » qu’il demanda au groupe de composer la musique de son prochain film, une œuvre intitulée « More » et qui, quelle coïncidence, traitait de la drogue (même si dans ce cas, c’était d’une manière plutôt négative).

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