PINK FLOYD – UMMAGUMMA (1969)

Ummagumma est le quatrième album de Pink Floyd. C’est un double album qui comporte un disque enregistré en concert et un disque studio.

En 1969 le groupe traversait une de ces périodes de désarroi artistique qui a émaillé toute sa carrière, en particulier à la suite de chacun de ses plus grands succès. Quelques mois plus tôt, l’album More (musique du film du même nom, réalisé par Barbet Schroeder) avait remporté un succès critique et commercial, atteignant la neuvième place des charts britanniques. Après ce succès inattendu, les Pink Floyd étaient un peu en panne d’inspiration. De plus, ils étaient musicalement en pleine période de mutation. Leur premier album, en 1967, sous la houlette de Syd Barrett, était purement psychédélique. Le second, en 1968, explorait de nouvelles voies, avec une musique plus planante et beaucoup plus sombre, n’hésitant pas à saventurer dans le domaine de la musique contemporaine, comme sur le titre éponyme de l’album : « A saucerful of secrets ». Le troisième album, « More », poursuvait dans cette voix tout en élargissant la palette : il incluait des chansons folks très simples et très douces (comme « Crying song » ou « Green is the colour ») ainsi que deux titres rocks basiques et assez violents (« The Nile song » et « Ibiza Bar »), un style qu’on qualifiait à l’époque de « hard-rock ». Après « More », la question se posait donc de savoir laquelle de toutes ces directions musicales conviendrait le mieux au groupe. Or, les quatre musiciens, à ce stade, nétaient pas tout à fait sur la même longueur d’onde. Richard Wright, en particulier, se sentait un peu à l’étroit dans le cadre du rock (même psychédélique) et avait l’ambition de jouer de la musique plus sérieuse. C’est pourquoi ils choisirent de créer un album dans lequel chacun serait libre d’exprimer sa propre conception musicale. Chacun disposerait d’une demi face de disque (sur la version CD, cela ne fait plus qu’un quart de disque) où il serait totalement libre.

En 1969, le rock était en pleine période d’exploration, sous l’influence du « Sgt Pepper’s », des Beatles, sorti deux ans plus tôt. Certains tentaient le cross over avec le jazz, comme les groupes « Colosseum » ou « Blood, sweat and tears », d’autres lorgnaient plutôt vers la musique classique, comme « Nice » ou « Deep Purple ». Les Pink Floyd, eux, étaient partagés.

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Nick Mason et Richard Wright proposent donc sur ce premier disque tous deux des morceaux de musique contemporaine, le premier évoquant un peu la musique d’Edgar Varese tandis que le second semble un compromis entre Ravel et le jazz d’avant-garde. A l’époque de la sortie d’Ummagumma, ce genre de morceaux soi-disant novateurs pouvait exciter des amateurs de rock tout ébaubis de se frotter au jazz et à la musique classique. Sous l’emprise de produits hallucinogènes, l’expérience pouvait également se révéler émoustillante, mais il faut bien admettre qu’aujourdhui ces deux titres ont salement vieilli et que leur intérêt musical est largement sujet à caution. Rick Wright lui-même a admis beaucoup plus tard que sa composition était très prétentieuse.

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Les contributions de David Gilmour et de Roger Waters sont beaucoup plus intéressantes même s’ils optent pour des morceaux plus conventionnels (encore que…). Waters est le seul à proposer deux morceaux distincts. Le premier (« Grantchester Meadows ») est une jolie ballade bucolique, où Roger Waters est seul avec une guitare folk ; on y entend des chants d’oiseaux qui rappellent fortement la chanson « Cirrus Minor » (qui figurait sur l’album More) et un amusant bruitage final au cours duquel on entend un désagréable bourdonnement de mouche, puis une personne qui accourt, descend des escalier et abat à plusieurs reprises un coussin ou une espadrille sur le mur avant d’enfin parvenir à écraser le satané insecte. Cette saynète évoque la longue pièce intitulée « The Man & the journey » que le groupe jouait à cette époque sur scène et qui comportait de nombreux passages de bruitages joués en direct par les musiciens. Elle pourrait aussi être un épisode précurseur du « Alan’s psychedelic breakfast », ce petit déjeuner en musique, qui figure sur l’album suivant, « Atom Heart mother » et où l’on entend, entre quelques interludes musicaux, un homme se lever, préparer son petit déjeuner et le manger.

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Une des rares photographies montrant le groupe en train d’exécuter la performance « The Man »

L’autre composition de Waters présente la double particularité de posséder l’un des titres les plus longs de l’histoire du rock (« Several Species of Small Furry Animals Gathered Together in a Cave and Grooving with a Pict ») et de ne comporter aucun son issu d’un instrument de musique. Le morceau est entièrement composé à partir de bruits d’animaux (réels ou fictifs) qui grattent, tapent, crissent et forment une sorte de danse endiablée au dessus de laquelle la voix de Waters vient hurler un discours évoquant Hitler mais prononcé dans une langue imaginaire. L’ensemble est très original et assez amusant, mais on s’en lasse plutôt vite.

Le vrai joyau de ce disque studio, c’est la composition de Gilmour. Intitulée « The narrow way », elle se compose de trois parties et évoque par moment le futur chef d’œuvre du groupe « Echoes », qui paraîtra deux ans plus tard. On y trouve une section acoustique ou plusieurs guitares s’entremêlent, puis une section intermédiaire évoquant un peu « A saucerful of secrets » et enfin, une troisième partie (la seule accompagnée de paroles) dont la mélodie est sublime. Jamais Gilmour n’a ensuite réussi sur ses disques solo à écrire quelque chose d’aussi abouti.

Une autre très bonne chanson aurait du figurer sur cet album, mais elle en fut écartée car il s’agissait d’une composition collective (bien qu’essentiellement composée par Roger Waters elle était chantée par Gilmour), ce qui ne correspondait pas au concept retenu. Il s’agit de « Embryo ». Enregistrée en même temps que le reste de l’album, elle fut très souvent jouée en concert durant les tournées de 1970 et 1971, où elle constituait un des moments forts des prestations, mais elle n’apparut dans sa version studio que sur une obscure compilation intitulée « Picnic: A Breath of Fresh Air » publiée en 1970. Il fallut attendre 1983 pour qu’elle refasse surface sur une compilation moins confidentielle : « Works », qui était un best of the Pink Floyd.

Le disque live a, quant à lui, été enregistré au Mother’s Club de Birmingham le 27 avril 1969 et au Manchester College of Commerce le 2 mai 1969. Il ne comporte qu’une petite partie de ce qui composait à l’époque un concert complet de Pink Floyd, mais c’est à ce jour – hélas – le seul témoignage officiel de l’exceptionnelle qualité de leurs concerts. Une chanson comme « Astronomy Domine », issue de leur premier album, y est sublimée (et elle était déjà somptueuse dans la version studio). Même chose pour « Set the controls ».
« Careful with that axe, Eugene », dans sa version studio, n’était sortie qu’en single. C’est l’occasion d’en entendre une très belle interprétation live. Quant à « A saucerful of secrets », si la version concert ne permet pas les mêmes jeux stéréophoniques ni les mêmes recherches sonores que la version studio, elle compense largement tout cela par une émotion intense, en particulier sur la troisième partie, où David Gilmour chante magnifiquement.

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Le dos de la pochette de l’album montre une photo prise près de l’aérodrome de Biggin Hill, près de Londres où l’on voit deux roadies, Alan Stiles et Peter Watts, avec le camion de tournée du groupe et leurs instruments étalés sur la route. On peut noter la variété des instruments présents (notamment en ce qui concerne les percussions); ils sont assez révélateurs de la richesse musicale du groupe. Par ailleurs, peu de temps après la sortie de l’album, Pink Floyd s’est fait voler le camion qui contenait tout ce matériel, ce qui a entraîné l’annulation de quelques concerts. Faut-il voir une relation de cause à effet entre cette pochette et ce vol ?

Bref, le bilan de cet album reste mitigé, mais on ne peut nier l’intérêt du disque live et l’exceptionnelle qualité de la composition de Gilmour sur le disque studio. Cela n’a pas empêché le groupe de renier partiellement ce disque. Bien des années plus tard, Roger Waters a déclaré à son propos : “Ummagumma? What a disaster!”. Quand à David Gilmour, le succès critique et commercial du disque l’a laissé perplexe. En effet, Ummagumma a reçu en France le prix de l’Académie Charles-Cross; au Royaume-Uni il a atteint la cinquième place des charts; aux États-Unis il s’est même vendu a plus d’un million d’exemplaires.

Concernant la réédition de 2011, le remixage apporte un léger plus, mais on aurait été en droit d’en espérer davantage. L’amélioration reste assez discrète. Quant au packaging, il est d’une qualité plus que douteuse : il est quasiment impossible d’extraire les CD de leur pochette sans mettre les doigts dessus ou sans tordre la pochette. Le carton n’est pas très résistant mais est par contre très sensibles aux empreintes digitales. Très décevant de ce point de vue, d’autant que le « livret enrichi » vanté dans la publicité se révèle au final n’être qu’une banale (et peu copieuse) compilation de photos pour la plupart déjà connues avec les paroles des chansons en surimpression. Rien à voir avec la très belle réédition du premier album de Pink Floyd, sortie à loccasion du trentième anniversaire et qui elle, au moins, apportait une plus-value incontestable.C’est d’autant plus dommage – en tout cas en ce qui concerne le packaging – qu’Ummagumma inaugurait la première des « grandes » pochettes d’album de Pink Floyd, la première réellement marquante. Réalisée par le studio Hipgnosis, elle est basée sur une mise en abîme à la manière des boites de Vache qui rit, sauf qu’à chaque fois, l’image à l’intérieur de l’image subit une subtile altération. Ainsi, sur l’image principale, Gilmour est au premier plan assis sur une chaise, Wright au fond dans le jardin faisant le poirier, etc. Sur le grand miroir, la même scène est reproduite sauf que c’est désormais Waters qui est assis au premier plan et Gilmour qui fait le poirier. Enfin, dans la dernière image (le reflet du reflet du reflet), au lieu d’un miroir il y a la pochette de l’album « A saucerful of secrets », ce qui interrompt la mise en abîme.

Cette image a eu une grande influence et a certainement contribué au succès commercial de l’album. Elle a depuis été très souvent pastichée. En voici quelques exemples :

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