QUEEN – QUEEN II

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Queen a longtemps joui d’une réputation mitigée chez les critiques de rock, voire carrément négative. On a du mal à le croire aujourd’hui mais, jusqu’à l’album Innuendo (1991), malgré l’immense succès public du groupe, les critiques débinaient ce groupe. Voici par exemple ce qu’écrivaient Nick Logan et Bob Wooffinden dans leur encyclopédie illustrée du rock (photo ci-dessous) au début des années 80 : « Queen est un bon exemple de ces groupes médiocres, pauvres substituts des « top groupes » qui réussissent à percer dans une période d’inactivité totale de la part des grands groupes de rock […] de sorte que des plagiats comme Queen, pour le « Zep », avec les poses androgynes de Mercury et leur côté décadent alliés à de la musique « hard » eurent vite beaucoup de succès. […] Malgré l’avis des critiques, il semble qu’ils seront encore là pendant un certain temps. »

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Ainsi, selon ces deux éminents spécialistes, Queen a réussi à percer dans une période d’inactivité totale de la part des grands groupes de rock. Il est vrai qu’au cours des années 73-75 peu d’albums mémorables ont été publiés, en cherchant bien, durant ces trois années, on pourrait citer « Billion dollar babies » et « Welcome To My Nightmares » de Alice Cooper, « Aladdin Sane » et « Diamond Dogs », de Bowie, « Goodbye Yellow Brick Road » et « Captain Fantastic », d’Elton John, « Lark’s Tongue In Aspic », de King Crimson, « The Dark Side Of The Moon » et « Wish you were here », de Pink Floyd, « For Your Pleasure », de Roxy Music, « Overnite sensation » et « Apostrophe », de Zappa, « Selling England by the Pound » et « The Lamb Lies Down On Broadway », de Genesis, « Mind Games » et « Walls and Bridges », de Lennon, « Quadrophenia », des Who, « House of the Holy » et « Physical Grafitti », de Led Zeppelin, « Crime of the century », de Supertramp ou encore « Relayer », de Yes. On comprend que Queen, n’ayant aucun concurrent musical digne de ce nom, n’ait eu aucun mal à s’imposer.

Sans aller aussi loin que cette ahurissante mauvaise foi, des critiques plus sérieux comme Jean-Marie Leduc (co-auteur du dictionnaire « Le Rock de A à Z », Albin Michel-Rock & Folk, 1990) reconnaissent un certain talent à Queen, mais parlent quand même d’un groupe ayant trouvé une « formule musicale à succès » et dont le succès repose sur les ingrédients suivants (cités dans cet ordre) : les « qualités d’homme d’affaire de John Deacon » (le bassiste du groupe), « la voix étendue et souple de Freddy Mercury », « le travail d’orchestration  et de guitare de Brian May » et « d’innombrables titres passe-partout ». Plus loin, l’auteur développe cette idée : si Queen plaît à tant de gens, c’est que le groupe est capable de passer « sans trop de mal du hard-pop-rock (sic) au funk ou au techno-pop et aux musiques de film ».

Les différents classements des meilleurs albums de rock de tous les temps, que publient régulièrement les revues spécialisées et les critiques de rock, sont un bon indicateur de l’estime que ces derniers portent au groupe de Freddy Mercury.

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Le « All Time Top 1000 Albums » de Colin Larkin (éditeur de l’ Encyclopedia of Popular Music) ne place que trois albums de Queen dans son top 1000 (respectivement « A Night at the Opera », n°96 ; « Sheer Heart Attack » n°492 et « A Day at the Races » n°749). A titre de comparaison, cette liste inclut 3 albums de Radiohead (dont deux dans le top 10) et cinq (sic) albums des Smiths (re-sic), ou même trois albums d’Oasis.

La liste des 500 meilleures chansons de tous les temps publiée par le magazine Rolling Stones ne compte qu’une chanson de Queen. Sans surprise, il s’agit de Bohemian Rhapsody, qui n’arrive qu’en 231ème position (très loin derrière des tubes aussi immémoriaux que « Go your own way », de Fleetwood Mac, n°26 ; « The Weight », par The Band, n°34 ou « Sweet child’o mine » de Gun’s and roses, n°62).

On trouve trois albums de Queen dans la liste « 1001 Albums You Must Hear Before You Die ». Il s’agit de « A Night at the Opera », « Queen II » et « Sheer Heart Attack » (il n’y a pas de numérotation par ordre de préférence dans cette liste). Mais on trouve également deux albums de ABBA (ahahah!!), trois albums d’Aerosmith, autant de Blur, quatre de Nick Cave & the Bad Seeds, etc.

Enfin, dans la liste « Top 500 Albums of All Time » de la vénérable revue britannique New Musical Express (pourtant très favorable aux artistes britannique puisque elle en place 6 rien que dans son top 10), il n’y a aucun album de Queen. Mais il y a par contre des albums des Strokes (n°4 du classement), de Pulp (n°6), des Stone Roses (n°7), de Arcade Fire ( ??? n°13) ou de Blur, qui place pas moins de quatre albums entre la 22ème place et la 134ème place. Pas mal pour un groupe dont, en cherchant bien, je n’ai jamais trouvé une seule chanson qui puisse ne serait-ce que me faire taper du pied.

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Bon, je crois que la démonstration est faite : pour les critiques, Queen n’est pas un groupe d’artistes, mais de simples showmens doués, qui ont parfaitement senti les attentes du public. En gros, les Jeff Koons du rock. Et encore, sur la question de savoir si Jeff Koons est un artiste ou seulement un homme d’affaire cynique, il y a débat entre les critiques d’art (et seulement entre eux ; le public, lui, s’est fait son idée).

En fait, beaucoup de critiques ont une mentalité de Happy Few. Ils sont fiers d’être les découvreurs des nouveaux artistes (découvreurs au sens où ils en révèlent l’existence au grand public) et ils jouissent du sentiment d’appartenir à une élite parce qu’ils ont assisté aux premiers concerts de trucmuche ou de machin-chose, parce qu’ils ont été les premiers à parler de bidule qui est ensuite devenu une star, eux l’avaient pressenti avant tout le monde. Mais, comme le dit je ne sais plus où Michka Assayas (l’auteur du Dictionnaire du rock chez Robert Laffont), les happy few le sont de moins en moins au fur et à mesure que leur nombre augmente. Et donc, le succès d’un groupe connaît une évolution proportionnellement inverse au respect que lui portent les critiques. Pink Floyd était génial jusqu’à « Dark Side of the moon » ; ce n’était plus que des musiciens cyniques et sans la moindre authenticité à partir de cet album. Quant à Queen (mais c’est également vrai pour Supertramp et quelques autres), leur succès populaire fut trop massif pour que cela ne cache pas quelque chose de suspect.

Pourtant, avant de devenir des superstar, les quatre musiciens (Freddy Mercury, Brian May, Roger Taylor et John Deacon) ont galéré pendant plusieurs années comme l’immense majorité des artistes. Le groupe a été formé en 1967, d’abord sous le nom de Smile (et sans Mercury ni Deacon, incorporés seulement en 1970) [photo ci-dessous].

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Le succès planétaire est arrivé en 1975 avec Bohemian Rhapsody. Entre temps, il y a eu un single sans succès (« Earth », en 1969, toujours sous le nom de Smile) puis un premier album (Queen, 1973) cette fois sous le nom de Queen.

A cette époque, les critiques du Magazine Rolling Stone apprécient. Fletcher Gordon écrit en décembre 1973 : « There’s no doubt that this funky, energetic English quartet has all the tools they’ll need to lay claim to the Zep’s abdicated heavy-metal throne, and beyond that to become a truly influential force in the rock world. Their debut album is superb. »

Notons que, comme la plupart des critiques, cette première époque de Queen est qualifiée de fortement inspirée par Led Zeppelin. Manuel Rabasse, le crtique hard-rock de la revue Best ne dit pas autre chose dans sa notice sur Queen du Dictionnaire du rock mentionné ci-dessus. Pourtant, Queen a bien d’autres ambitions que de jouer les clones de led Zeppelin, comme le démontre une écoute un peu plus attentive du disque (voir les chansons « My Fairy King » et « Jesus »), et comme le montre encore mieux son second album.

Comme son nom l’indique, « Queen II » (1974) est le deuxième album de Queen. Avec « Queen I » (1973) et « Sheer Heart Attack » (1974), il constitue une trilogie qui a révélé le groupe avant son explosion planétaire, l’année suivante, avec l’album « A night at the Opera » et surtout le tube « Bohemian Rhapsody ».

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On peut considérer que « Queen I » est une sorte de brouillon de « Queen II ». Sur les deux premiers albums, la musique comporte bien des ressemblances : par exemple, on y trouve par deux fois le titre « Seven seas of ryhe », une fois en version instrumentale et une fois en version chantée ; la ballade « The night comes down », du premier album, n’est pas sans rappeler « Some day one day » sur le second ; le morceau de pur hard rock « Modern time rock’n’roll, composé et chanté par Roger Taylor, préfigure « The loser in the end », sur le second album ; la mini symphonie « My fairy king » semble quant à elle une ébauche de « The march of the black Queen ». Mais les différences sont également assez nettes. Le premier album n’était qu’une suite de chansons sans véritable cohésion et, surtout, où la variété des styles était moins maîtrisée qu’elle ne le sera par la suite. Autre différence de taille, on y trouve aucun enchaînement entre les titres, alors que ce sera la marque de fabrique des deux albums suivants.

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Queen II est un album relativement méconnu de Queen alors qu’il est l’un des plus riches sur le plan musical. Il est  en fait d’une telle densité qu’il peut dérouter les auditeurs plus habitués aux chansons simples et épurées du Queen des années 80. L’album se caractérise par des mélodies complexes, l’utilisation de pistes multiples de chant ou de guitare superposées et un gros travail d’orchestration. La musique alterne entre un hard rock lourd et nerveux (« The loser in the end »), des envolées baroques (« Nevermore », « The Fairy Feller’s Master-Stroke » ou « The Ogre Battle »), des passages de rock progressif (« Father to son ») ou même une ballade (« Some day one day »). On peut aussi noter l’alternance des voix, caractéristique de Queen, puisqu’à part John Deacon, les trois autres chantent avec des timbres très différents mais très complémentaires. Le jeu de guitare de Brian May démontre déjà presque toute sa palette, en particulier sa capacité à utiliser des effets sonores qui donnent à sa guitare le son d’autres instruments, comme sur le morceau d’introduction « Procession » où il sonne comme un violoncelle. Beaucoup croyaient à l’époque qu’il s’agissait d’un synthétiseur – instrument honni dans le milieu du hard rock – ce qui poussa Queen à inscrire sur ses pochettes la mention « no synths » (jusqu’en 1980, où ils décidèrent d’en utiliser pour de vrai, avec l’album « The Game »).

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En réalité, beaucoup de ces effets sonores étaient permis par la fabrication unique de la guitare qu’il utilisait. Il avait fabriqué celle-ci alors qu’il était encore adolescent à l’aide de matériaux de récupération. Voici ce qu’en dit l’article de Wikipedia : « Les diverses spécificités de cette guitare, notamment un montage hors des standards de ses micros, expliquent largement le son très identifiable de Brian May. L’originalité de l’électronique de sa guitare offre la possibilité d’ouvrir indépendamment (et donc concurremment) les trois micros et d’inverser leur phase, ce qui permet une très grande variation du rendu, mettant en valeur, selon la configuration, les basses et les médiums ou les médiums et les aigus et de le faire très rapidement. Son son est alors unique et reconnaissable. »

L’album « Queen II » se composait (dans sa version vinyle) de deux faces distinctes : l’une « blanche », symbolisée par la chanson « White Queen (as it began »), et l’autre, « noire », ainsi que l’évoque la chanson « The March of the Black Queen ». Celle-ci est d’ailleurs plus qu’une ébauche de « Bohemian Rhapsody » puisque cette mini symphonie comporte, comme son illustre successeur, sa partie d’opéra, ses riffs endiablés, sa mélodie baroque et ses arrangements complexes. C’est le morceaux le plus spectaculaire du disque. Toute la face 2 est en fait composée de titres enchaînés qui forment un maelström mélodique assez impressionnant. Il y a plus de mélodie dans cette seule face de disque que, disons, dans toute la discographie de Prince (je sais, c’est pas sympa de taper sur un type qui vient de mourir !).

Le disque a reçu un accueil commercial plutôt favorable : disque d’or aux Etats-Unis et présent dans les charts anglais pendant 29 semaines. Mais, hormis le médiocre « Seven seas of Rhye » (paradoxalement le morceau le plus faible du disque, mais qui fut choisi pour une exploitation en simple) il lui manquait un vrai tube pour apporter une reconnaissance complète au groupe. Ce serait chose faite dès l’album suivant (« Sheer heart attack ») avec la chanson « Killer Queen ».

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En revanche, l’accueil critique a été plus que mitigé. Si le NME apprécie le disque, écrivant « All their power and drive, their writing talents, and every quality that makes them unique » (ce qui est amusant quand on constate que 40 ans plus tard, cette revue n’a plus que mépris pour Queen), en revanche Rolling Stone n’accorde qu’une note de deux étoiles et demi (sur cinq), trouvant la “face noire” du disque assez médiocre. Le Record Mirror écrit quant à lui : « This is it, the dregs of glam rock. Weak and over-produced, if this band are our brightest hope for the future, then we are committing rock and roll suicide. » Et le Melody Maker est à peine plus tendre : « Maybe Queen try too hard, there’s no depth of sound or feeling. ».

Dès son deuxième album, Queen avait réussi à se mettre à dos une bonne partie de la critique spécialisée. Il faudra attendre l’album Innuendo pour voir s’opérer un (léger) changement d’appréciation, mais c’est une autre histoire.

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Un mot sur la remasterisation de 2011. Les trois premiers albums du groupe souffraient d’une qualité sonore assez faible comparativement aux albums suivants. Hélas, c’est sur ces trois albums que le travail de remasterisation se remarque le moins. Pour tout dire, il est à peu près inaudible à moins de tendre vraiment l’oreille. Donc inutile de racheter les albums pour la supposée plus-value auditive. C’est plutôt la présence de quelques bonus qui pourrait éventuellement justifier l’achat, encore que là aussi Island se soit montré plutôt chiche.

La véritable édition définitive de ce petit joyau de Queen reste encore à faire. Pour le cinquantième anniversaire ?

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